Bernard L’Ermite

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Ecrit par Grégoire Langouet

Doctorant à UCLouvain (Belgique), co-directeur des éditions Vues de l'esprit, traducteur du tibétain.

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Dans cet article “Bernard L’Ermite“, Grégoire nous parle de la pratique en retraite dans le Dzogchèn. La retraite que nous portons toutes et tous sur nous, en nous….

Bernard L’Ermite

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Avec ou sans H, l'(h)ermite ? Les deux orthographes sont correctes mais l’Ermite résonne mieux avec le Dzogchèn… quoi que ! Vous le connaissez ce petit crustacé, le Pagarus bernhardus pour les amateurs de latin [1],

lui qui vit protégé par une coquille vide. Il se balade avec sa cabane sur le dos, son refuge portatif, son abri intérieur.

En cette période estivale de surf sur les vagues atlantiques, de balade sur la plage à zieuter le bleu azuré du ciel de la Méditerranée ou d’escapade dans les grottes des montagnes népalaises (”La montagne, ça nous gagne”) – moins propices à rencontrer le fameux Bernard l’Ermite, animal des eaux mais plus les Yétis, esprits et autres zombies – il nous faut du repos !

 

 

Rien à faire. Nulle part où se retirer en solitaire. Alors, c’est décidé, moi, le Bernard l’Ermite, je rentre en moi-même, dans ma coquille, mon logement temporaire. Nulle part où chercher, nulle part où aller puisque que c’est déjà là – je le porte sur moi, en moi, et ce, où que je sois !

 

Un pas en arrière ou de côté, en retrait de notre frénétique boulimie d’activités, et nous partons en vacances [2] – stop, pause, temps mort ! Il nous faut du repos, pour nous rassembler et nous recharger… avant de repartir de plus belle.

Et dans cette accalmie relative – dans quinze jours, retour au bureau ! – ce singulier crustacé qu’est le Bernard l’Ermite nous inspire quelques analogies avec la pratique du Dzogchèn, la pratique en retraite – en retrait des conditions mouvementées qui sont souvent les nôtres. Un peu de calme – espère-t-on lorsque l’on rentre dans sa coquille-cabane – avant un nouveau tour de grand huit !

Partir en retraite, un jour, dix jours ou mille jours, en ermite de montagne, des souterrains ou du désert, cela s’est vu dans beaucoup d’autres traditions contemplatives. Et j’avoue avoir une affection particulière pour nos ancêtres chrétiens des déserts d’Égypte ou de Syrie ; ces « hommes ivres de Dieu » comme les nomma Jacques Lacarrière  [3] ; ou encore aujourd’hui, pour sœur Catherine, ermite catholique des Pyrénées, ou également pour Lama Jigmé Thrinlé Gyamtso, ce moine bouddhiste français qui vécut plus de dix années dans sa cabane alpine. C’est donc possible, même ici ! Demeure cependant la question ultime des vacanciers-retraitants : mer ou montagne ? Question que ne se posaient guère les Tibétains…

 

Pour le moment, restons sur la plage. Notre Ermite crustacé, avec ses six bras et son refuge protecteur sur le dos, a donc décidé de partir en retraite. Marre de toutes ces c…, des collègues et des enfants. Même le chien, je le laisse à ma belle-mère. J’en ai marre, je me barre ! A moi le refuge, à moi le silence, à moi la solitude. Je rentre dans ma coquille.

Pourtant, une fois arrivé sur la plage, je m’aperçois n’avoir pas été le seul à avoir eu cette bonne idée. Tous les copains et copines Bernards et Bernardes les Ermites veulent aussi leur coin de repos silencieux, leur part d’ombre et de soleil, leur tranquillité bien méritée. Mince. Moi qui voulais sortir de mes conditions ordinaires, me re-voilà de nouveau avec les mêmes congénères.

Une idée ! Je vais m’enterrer sous le sable — tête et pieds compris — et explorer les souterrains, y trouver enfin le silence absolu, la paix totale. Le rêve ! En plus, je crois que c’est traditionnel comme retraite. Enfin… peut-être pas sous le sable, mais en tous cas dans l’obscurité, pour retrouver *la lumière du fond de la nuit.*

Il paraît que les philosophes grecs Empédocle et Pythagore pratiquaient ainsi, au Sud de l’Italie — là où il y a des plages, of course ! — “dans les antres de la sagesse”, des grottes qui communiquaient via des canaux souterrains jusqu’aux confins de la Terre. On pense aussi — déformation professionnelle oblige — aux fameux Mystères d’Eleusis et au rapt souterrain de Perséphone/Koré à sa mère Déméter par le fameux Hadès ! Il était aussi usage de se retirer et de s’allonger, à l’ombre ou au soleil, se laissant aller à nos rêves, lors des pratiques d’incubation, sous l’égide de l’antique dieu de la médecine, Asclepios/Esculape. Comme quoi, on n’a rien inventé : une bonne sieste, far niente !

dzogchentoday-The Hermit Crab

 

Plus proches de nous, les grottes d’Antoine de Padoue vers Brive-la-Gaillarde ne sont pas creusées dans le sable mais durent certainement voir notre ami Bernard, heu… pardon, Antoine, passer de beaux moments de contemplation. Dans le Dzogchèn il existe d’ailleurs des retraites dans le noir le plus complet [4] , ce à quoi pensait Bernard en s’enterrant – mais là aussi, se dit l’Ermite, je m’aperçois que c’est encore bien peuplé…

Rien à faire. Nulle part où se retirer en solitaire. Alors, c’est décidé, moi, le Bernard l’Ermite, je rentre en moi-même, dans ma coquille, mon logement temporaire. Nulle part où chercher, nulle part où aller puisque que c’est déjà là – je le porte sur moi, en moi, et ce, où que je sois ! Je m’arrête, au beau milieu de la plage. C’est définitif, c’est là que je me retire, au milieu de la foule balnéaire de mes semblables !

Dans la tradition Dzogchèn, c’est parfois un peu pareil. On cherche le lieu idéal. Parfois on le trouve – La Sauveté aux pieds des Pyrénées en est un exemple – mais parfois on n’a pas cette possibilité. Alors mieux vaut, tel Bernard, porter sa coquille avec soi pour pouvoir trouver refuge en toute situation.

Ceci me rappelle une célèbre parabole de Shantideva [5]. Mieux vaut porter des chaussures pour se protéger d’une route rugueuse, symbole des difficultés de toute existence, plutôt que d’essayer d’aplanir et de lisser la terre entière. Et comme l’Ermite, nous pouvons changer de coquille… ou de chaussures : tubulée ou spiralée, lisse ou striée, parfois même éponge ou bambou font l’affaire, pour ne rien dire de la vie en commensalité avec les anémones de mer ! En fonction des situations, un grand nombre de formes de coquilles-retraites peuvent donc convenir.

Mais l’essentiel demeure – savoir où et comment trouver ce refuge intérieur, l’accès à cette retraite toujours possible, et ainsi savoir prendre ce “temps (profond) pour moi” qu’évoquait Mila Khyentse — de vraies vacances, des “vacances dans la nature de l’esprit” (le prochain article de Damien) !

C’est ce que le Dzogchèn propose : en toute circonstance, pouvoir accéder simplement et directement à sa nature intérieure, à son essence profonde, son être originel : vacuité-luminosité-amour, c’est tout un. C’est ce que nous sommes ; là où nous pouvons nous retirer en toute sécurité, nous reposer, nous recharger ! Où que nous soyons, quelles que soient nos émotions et nos difficultés, les bribes de réalisation de la nature vide et lumineuse de la réalité constituent bien la meilleure des protections, la retraite que nous portons toutes et tous sur nous, en nous — un lieu primordial, à jamais accessible.

D’ailleurs, le solitaire Bernard ne porte pas si bien son nom d’Ermite puisqu’il vit toujours en communauté… Quel soutien parfois que de se savoir bien entouré et accompagné, même en retraite !

Un petit voyage estival, de l’érémitisme au monachisme – pour les amateurs d’isthme !

[1] Mais pour celles et ceux qui préfèrent le grec, son nom vient de “pagauros” : “qui a la queue en forme de cône” nous dit Wikipedia.

[2] Pour reprendre notre latin : Vacans, vacare (verbe), vaccus (adjectif) et donc… vacuitas ! La voilà notre fameuse “vacuité” — elle qui ne part jamais en vacances… puisqu’elle y est toujours !

[3] Jacques Lacarrière, Les hommes ivres de Dieu, Paris, Seuil, 2008 (1975).

[4] Mun mtshams (retraite dans l’obscurité) de 49 jours pour finaliser la pratique dzogchèn principale de thögal (thod rgal), ou encore dans les six yogas du système de Kālacakra.

[5] Śāntideva, maître bouddhiste indien des VII-VIIIe. s. Parabole présente dans son ouvrage principal, le Bodhicaryāvatāra.

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