Écrit par Paul Baffier

Paul, traducteur du tibétain vers l'anglais et le français. Il a été formé à l'INALCO et au Rangjung Yeshe Institute.

Blog | Réflexions sur la traduction

Où Paul tente de donner une idée de ce que traduire veut dire.

« Dans la rapide forge, dans l’atelier de la pensée » – Shakespeare

Quand on traduit, on fait des choix ; ces choix de mots orientent les consciences (la conscience est l’aspect conditionné de l’esprit) vers des conceptions ; derrière ces conceptions, il y a des états : des états conditionnés et un état inconditionné, qui n’est donc pas un état…mais nous y reviendrons.

Précisément : les mots pointent des états, et dans le Dzogchèn, de nombreux mots font référence à l’état primordial. Entrouvrons les portes de notre esprit-atelier : en tibétain, il y a rig pa, gnas lugs, sems nyid, et ye shes, qui désignent tous cet état inconditionné, mais selon des angles différents.

 

 

“Entrouvrons les portes de notre esprit-atelier”

 

Drôles de petites bêtes

Passons en revue ces drôles de petites bêtes que sont ces mots si petits qui tentent de nommer un absolu trop grand pour eux :

  • rig pa (prononcer “rikpa”) peut être traduit par « connaissance primordiale » ; rig, en effet, porte en soi l’idée de science première, de cognition intrinsèque ; pa n’est là que pour créer un substantif, pour faire la deuxième patte de l’animal-mot.

  • gnas lugs (”nèlouk”) est composé de deux termes importants : lugs signifie ici « la façon, la manière, l’état » ; tandis que gnas est un verbe qui signifie « résider, demeurer, être là » : on pourrait donc traduire « la façon dont les choses demeurent », ou tout aussi bien, « l’état d’être là » ; mais alors on perd un peu l’idée d’un état qui est « tel quel » ; dès lors, on peut faire porter son choix sur l’adjectif « naturel », ce qui donne « état naturel ».

  • sems nyid (”sém nyi”) est encore plus intéressant à traduire et impose un choix radical : sems veut dire « esprit », au sens de l’esprit dans ce qu’il a de plus normal et ordinaire, l’esprit pensant ; nyid est un suffixe qu’on met en tibétain à la fin des mots pour créer un concept, c’est le « -ité » français (le « ness » anglais) ; là, nous voilà bien embarrassés, car en français quand on met bout à bout « esprit » et « -ité », ça nous donne « esprité » qui n’est pas un mot existant ; on pourrait choisir « spiritualité », mais ce mot regorge de significations variées et de manière générale, désigne plus des systèmes de pensées et de pratiques qu’un état inconditionné ; embarrassés toujours, on s’essaie à divers néologismes : après tout en français nous avons d’autres suffixes : « -ement, -ture, -age », ce qui donne naissance à tout un zoo de bestioles lexicales inutilisables : « espritement, espriture, espritage ». On se couvrirait de ridicule à exprimer ces trouvailles en public… Comment faire pour rendre cette « -ité de l’esprit », ce sens fondamental, premier ? C’est là que la solution vient : « nature de l’esprit » ! C’est-à-dire l’aspect nu, direct et clair de l’esprit ordinaire.

  • ye shes (”yéshé”) nous pose une autre colle : dans certains contextes, on le traduit par sagesse, mais là, nous voudrions insister sur l’aspect d’expérience directe, sans médiation intellectuelle, d’un absolu ultime et fondamental qui va bien au-delà de notre conception ordinaire et limitée de la sagesse-à-barbe-blanche ; autre colle : ye shes peut aussi être traduit par « connaissance (shes) primordiale (ye) », solution que nous avions déjà choisi pour rig pa. Ah les choix ! Serions-nous coincés par un manque de vocabulaire ???!!!

Revenons en arrière, il faut retraduire rig pa.

Nos choix ne sont donc que provisoires et comme dirait Philippe Cornu, les traductions ne sont jamais définitives.

– rig pa… rig pa…

rig désigne une connaissance intrinsèque, directe et inhérente de l’esprit, dans un acte nu et dépourvu de tout obscurcissement : c’est une science nue car sans ambages, sans précaution, une connaissance intrépide de ce qui est, la présence de l’ultime de toutes choses, dans tout phénomène ; c’est la connaissance prime, primesautière, obvie, d’un état-base-et-source, de cet état-qui-n’est-pas-un-état, c’est une évidence limpide qui s’impose au regard du pratiquant dzogchèn… évidence ? Eurêka ! Traduirions-nous rig pa par évidence primordiale ?! Cela peut marcher… jusqu’à la prochaine fois !

Nous voici donc avec : “évidence primordiale, état naturel, nature de l’esprit, connaissance primordiale”.

Ces traductions sont-elles réussies ? Ces mots ne sont-ils que des bêtes issues du zoo de notre esprit et ne sont-elles venues au jour que pour nous distraire ? Ou avons-nous réussi à forger, « dans la forge, dans l’atelier de l’esprit », des mots-épées qui seront à même de trancher toutes les conceptions fausses et d’atteindre au cœur de l’état primordial ?

C’est là où il nous faut lire à haute voix nos phrases et notre texte, dans un « gueuloir dzogchèn » que n’aurait pas renié Flaubert, pour voir, pour entendre si derrière les mots et les conceptions, la bénédiction passe et l’expérience naturelle se fait jour et s’épanouit…

 

Pour continuer sur ces thématiques, voir le texte de Grégoire, La traduction comme adaptation, et l’article fondamental de Mila Khyèntsé, Adapter le Dzogchen.

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