Travail sous haute tension

Écrit par Denis Martin
L'aventure Dzogchèn | Réflexions sur la vie
Dans “Travail sous haute tension”, Denis explore une autre manière d’aborder la tension, dans la perspective de la Grande Perfection.
Series: Travail et Dzogchèn
Travail sous haute tension
Les tâches s’accumulent, les exigences se font toujours plus nombreuses, les responsabilités s’alourdissent et les relations professionnelles se dégradent, parfois jusqu’au conflit… Autant de situations qui sollicitent nos capacités d’adaptation et mobilisent nos ressources.
De manière insidieuse, une tension s’installe peu à peu et affecte notre manière de travailler et d’interagir avec les autres. Face à ces difficultés, les réponses instinctives consistent souvent à lutter contre la tension, à éviter ce qui la déclenche ou à tenter de reprendre immédiatement le contrôle.
Lorsque les sollicitations se multiplient, que les marges de manœuvre se réduisent et que la tension ne trouve plus d’espace pour retomber, des déséquilibres peuvent progressivement s’installer. Anxiété, perte de confiance en soi, irritabilité, difficultés de concentration, troubles du sommeil…
Qu’elle soit vécue personnellement ou partagée par d’autres, la souffrance au travail occupe une place croissante dans les récits de notre société. Pourtant, les processus mentaux qui entrent en jeu ne sont, quant à eux, pas nouveaux.
Du point de vue du Dzogchèn, la souffrance prend racine dans l’ignorance de notre véritable nature, dans l’illusion de l’existence d’un soi et d’une réalité phénoménale existants par eux-mêmes que nous entretenons de jour en jour. Quelle que soit l’illusion dans laquelle nous nous enfermons, au travail comme dans d’autres contextes, on retrouve toujours à son origine ce même mouvement de saisie, d’identification et de projection. Nous sommes happés par nos perceptions, nos pensées ou nos émotions, auxquelles nous nous identifions au point de les considérer comme une réalité solide et durable.
“A terme, on réalise qu’il ne s’agit pas de transformer l’expérience, mais de reconnaître ce qui, en nous, demeure libre de tout mouvement”
Il s’agit alors de comprendre comment, au-delà des événements eux-mêmes, notre manière de les appréhender contribue à entretenir cette souffrance. Dans les situations de forte tension au travail, l’expérience tend à se refermer sur elle-même. Plus l’attention se concentre sur les manifestations de la tension, moins il devient facile d’en distinguer les origines et les différentes composantes. Pensées récurrentes, sensations corporelles et émotions s’entremêlent jusqu’à ce que nous perdions notre capacité à prendre du recul et à discerner ce qui se passe en nous. L’anxiété s’intensifie, l’espace se rétrécit et il devient toujours plus difficile de s’extraire de cet engrenage.
Prendre conscience de ces mécanismes peut déjà ouvrir une brèche dans cet engrenage. Cela permet de commencer à remettre en question cette réalité que nous percevons comme figée et permanente. Avec l’entraînement, on apprend à laisser tout ce qui se présente à l’esprit se déposer et à ne plus être constamment emporté par le mouvement.
L’objectif n’est pas de supprimer les pensées, les émotions ou les sensations, mais de les distinguer suffisamment pour ne plus les vivre comme un ensemble indissociable. Elles peuvent alors être observées telles qu’elles sont, s’élevant et disparaissant, sans lien réel entre elles.
Comme le propose Mila Khyentse Rinpoché dans un podcast consacré au stress et à l’anxiété, un entrainement simple peut débuter par les sensations, souvent plus faciles à déterminer. Après avoir isolé la sensation des aspects discursifs, il s’agit de rester présent à celle-ci, plutôt que de chercher à la fuir ou à la combattre. On observe alors qu’elle se dissipe naturellement, laissant place à plus d’espace et à un certain apaisement… jusqu’à ce qu’il soit interrompu par une nouvelle sensation, et ainsi de suite. Progressivement, un espace de clarté se révèle et on constate simplement que les sensations, comme les pensées et les émotions, ne possèdent pas d’existence propre.
A terme, on réalise qu’il ne s’agit pas de transformer l’expérience, mais de reconnaître ce qui, en nous, demeure libre de tout mouvement. On peut alors être « KO dehors (secoué par les conditions externes) mais OK dedans (cette intériorité étant celle de la reconnaissance spontanée de la nature) », comme l’illustre très bien Damien.
Emprunter cette autre voie face aux conditions adverses ne signifie pas pour autant cultiver un état de calme passif. Elle implique, pour la plupart d’entre nous, un long entraînement menant à la reconnaissance de notre nature fondamentale, à la stabilisation de cette reconnaissance et à son intégration dans notre quotidien. Elle demande ainsi non seulement de pouvoir « demeurer dans l’état naturel », mais aussi d’en « entretenir la fraîcheur », deux dimensions indissociables comme le souligne Tulkou Urgyen Rinpoché [1].
…Et si les situations professionnelles, même les plus difficiles, devenaient elles aussi des occasions de revenir à cette présence et d’en entretenir la fraîcheur ?
[1] Tulkou Urgyen Rinpoché. Instructions du cœur – La quintessence des enseignements dzogchen. Almora Eds, Paris, 2023. Pages 48-49. RETOUR
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