La verticalité sans sommet

Écrit par Denis Martin
Blog | L'aventure Dzogchèn | Les bases du Dzogchèn
Dans « La verticalité sans sommet » Denis évoque l’ascension d’une montagne comme métaphore des différentes voies de la Grande Perfection.
Série : L’été de la montagne
La verticalité sans sommet
Depuis plusieurs générations, ma famille passe ses vacances dans un petit village alpestre niché au pied d’une montagne majestueuse qui s’élève à plus de 4 350 mètres d’altitude.
Enfant, cette montagne exerçait sur moi une fascination presque magnétique. Sa verticalité semblait défier toute possibilité humaine. Je passais des heures à lever les yeux vers son sommet, en me demandant quels êtres pouvaient bien avoir la capacité de s’y aventurer.
Les anciens du village avaient toujours une histoire à raconter sur l’ascension de cette montagne. Les récits se transmettaient au temps des foins, dans la chaleur des journées d’été, ou le soir venu devant les chalets d’alpage. On parlait d’alpinistes disparus dans le brouillard ou emportés par des chutes vertigineuses, de ceux qui s’étaient engagés sur une mauvaise arête avant de rebrousser chemin. On rappelait aussi, avec un profond respect, les noms de ceux auxquels on se fiait pour ouvrir la voie.
“…l’expérience reste encore celle d’un alpiniste contemplant le pic enneigé depuis la vallée, persuadé que la Grande Perfection réside dans ce lieu qu’il n’a pas encore atteint.”
De nos jours, trois grandes voies principales permettent de gravir cette montagne, en fonction des capacités de celles et ceux qui souhaitent s’y aventurer.
La plus impressionnante est la face Nord. Une immense paroi de roche et de glace. C’est la voie la plus directe, aussi appelée la voie abrupte, réservée aux alpinistes les plus expérimenté.e.s. En écoutant certains récits, on a l’impression que ces alpinistes y accèdent sans effort, comme s’ils retrouvaient une voie déjà connue.
L’arête Est, escarpée avec des dénivelés importants offre une voie rapide à condition d’en avoir la capacité et de rester constamment vigilant. Le moindre relâchement peut faire perdre le fil de l’ascension.
Enfin l’arête Sud, plus régulière et mieux balisée, demande toutefois davantage d’endurance et de patience. C’est celle qu’emprunte la plupart des cordées.
Quelle que soit la voie empruntée, une telle ascension exige une connaissance profonde de la montagne, une préparation adaptée à ses propres capacités et, surtout, l’accompagnement d’un guide expérimenté.
Combien, sans expérience de la haute montagne et insuffisamment équipés, se sont retrouvés égarés dans les pierriers brûlants, sans eau ni ravitaillement, à des heures de marche de la cabane d’étape ?
Dans la tradition de la Grande Perfection, les enseignements décrivent également plusieurs voies correspondant aux différentes capacités des êtres, souvent présentées en trois catégories.
Les chikcharwa (tib. gcig char ba), rares pratiquants de grande capacité, qui reconnaissent, en un instant, la nature primordiale de leur esprit lorsqu’elle leur est pointée. Une fois reconnue, ils y demeurent sans effort, comme un alpiniste qui trouverait naturellement la voie la plus directe vers le sommet.
Les thögalwa (tib. thod rgal ba) qui avancent par bonds, ou percées successives, plutôt que selon une trajectoire linéaire. Leur progression est rapide, parfois spectaculaire, mais ils peuvent aussi perdre momentanément cette reconnaissance.
Enfin, les rimgyipa (tib. rim gyis pa) qui suivent une progression graduelle. Ils ont besoin d’une préparation plus longue, d’entraînements préliminaires. Leur cheminement est moins spectaculaire, mais il possède sa propre stabilité.
La tradition rappelle toutefois que nos capacités présentes ne résultent pas d’une volonté ou d’une vocation, mais simplement d’une familiarité accumulée au cours d’innombrables existences. Certains arrivent déjà acclimatés. D’autres doivent encore apprendre à respirer l’air de haute altitude.
Au fond, peu importe la voie que nous arpentons. Lors du franchissement du pic, nous réalisons qu’il ne s’agit pas d’une atteinte mais que c’est bien la base de toute notre réalité, l’évidence primordiale (tib. rig pa).
Pourtant, pour la plupart d’entre nous, l’expérience reste encore celle d’un alpiniste contemplant le pic enneigé depuis la vallée, persuadé que la Grande Perfection réside dans ce lieu qu’il n’a pas encore atteint. Il accumule connaissance et pratique comme on plante des pitons dans la roche, espérant que chaque mètre gagné le rapprochera du pic de l’évidence primordiale. Tant que la nature de clarté-luminosité de l’esprit n’est pas reconnue, ne fait pas partie de notre expérience, nous avons l’impression de devoir franchir de multiples sommets.
Ainsi, quelle que soit la voie que nous avons arpentée, dès que, dans la vision, clarté et luminosité sont reconnues de manière stable comme la base même de notre véritable nature, c’est alors le chemin de la Grande Perfection, appelé aussi le « chemin immobile », qui se présente à nous.
Tout en gardant sa verticalité, le cheminant cesse de grimper, demeurant immobile au cœur du mouvement. Il ne regarde plus la montagne comme un objet extérieur à gravir, mais reconnaît que son esprit est l’espace même dans lequel la montagne apparaît. Il n’y a alors plus de sujet qui cherche à atteindre un sommet nommé Dzogchèn.
Réalisant l’illusion du chemin, la montagne s’effondre alors sur elle-même, laissant place à la présence nue, immédiate, sans direction à suivre ni sommet à atteindre. La Grande Perfection.
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