Bonjour ma douleur

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Écrit par Paul Baffier

Paul, traducteur du tibétain vers l’anglais et le français. Il a été formé à l’INALCO et à l’Institut Rangjung Yeshe.

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Dans cet article “Bonjour ma douleur”, Paul nous parle de son expérience de la dégénérescence et de son intégration par la pratique du Dzogchen.

Bonjour ma douleur

J’ai traîné la patte pour aller au boulot. Mal à la jambe. Ce genou est foutu depuis quinze ans. Il couine, il gémit, il continue encore à me soutenir. Pour combien de temps ?

Comme un problème n’arrive jamais seul, la faiblesse du genou entraîne un problème de la hanche — à moins que ce ne soit l’inverse — la hanche, elle aussi, me fait mal : elle se déporte toujours sur le côté au mauvais moment, impossible de rester dans l’axe. C’est tout un travail pour marcher. Combien de temps ça va encore durer ?

Comme la hanche a cette tendance à sortir de l’axe, toute la musculature compense. C’est dingue comme le corps peut gérer l’ingérable. Ça fuit de partout, ça fait mal chaque jour un peu plus, mais ça continue à chercher des solutions dans l’insolutionnable. C’est fou. C’est une prise de risque colossale d’avoir un corps.

Le maître Dzogchen Namkhai Norbu, dans sa dernière lettre publique, racontait ses problèmes de santé. « Le corps humain, c’est très compliqué », écrivait-il. Il racontait les prescriptions, les visites et les soins médicaux : ça pouvait sembler trivial, à mille lieues de la pratique spirituelle, mais ça m’a semblé représenter le coeur du problème : arrive un moment où les conditions de dégénérescence du corps humain, les recommandations médicales, les pratiques, correctes ou incorrectes, du monde hospitalier.… doivent se glisser dans ta pratique Dzogchèn. Qu’autour de soi la vue sur le réel soit sage ou fausse, altruiste ou égarée, il faut que la pratique arrive à intégrer tout ça, sans l’affronter ou en faire un déni. La Grande Perfection c’est aussi la Perfection de la fin, de la douleur, du mal soigné, du mal formé, de l’imparfait.

 

“À nous, maintenant, de conjoindre les instructions millénaires — toujours actives et préservées — de la Grande Perfection, avec notre compréhension actuelle de ce qui fait notre humanité.”

Il n’y a pas que la musculature qui compense. La colonne, elle aussi, prend sa charge. Pour l’instant elle tient le coup. Mais pour combien de temps encore ?

Je me demande combien de fois j’ai pensé « pour l’instant » dans ma vie d’humain. Vous avez compté ? Dans une vie d’humain, combien de fois on s’est mis dans cette situation de se dire : « C’est déjà la merde. Plus tard ce sera encore plus la merde. Mais pour l’instant je ne vais pas y penser. Pour l’instant je vais oublier. »

C’est cette dialectique d’oubli entre le « pour l’instant » et le « combien de temps ça va encore durer » qui constitue une bonne part de notre vie d’humain. Une vie d’oubli si une pratique spirituelle ne vient clarifier cette obscur déni que l’on prend pour un bac à sable de tranquillité.

Fatidiques. C’est ce que sont la mort et la dégénérescence du support physique. Ce fatum est pourtant une bonne nouvelle. Car elle constitue la seule vérité. Nous pourrons avoir des divergences sur la politique, le cinéma ou le menu du jour, mais en fait, nous ne devrions pas avoir de divergence sur cette vérité : nous allons tous subir la dégénérescence et mourir. Ce fait implacable constitue notre communauté. Inévitable. Partant de là, nous avons deux choix : continuer dans le déni, l’aveuglement et le « sommeil de mort » (Hamlet) qui nous fait voir des bisounours dans un monde de tyrannosaures ; ou alors, prendre la responsabilité de l’amour, de la fraternité et de la générosité de notre « mourir ensemble » qui constitue l’horizon indépassable de notre condition humaine.

Pourquoi ne serait-il pas un horizon d’amour puisque nous devons tous y passer ?

Dès lors, prendre soin les uns des autres — de la dégénérescence et de la mort des uns et des autres — constituera notre plus grande pratique spirituelle.

Cette pratique spirituelle, généreuse et profonde, ne sera pas distinguée de nos conditions très matérielles, très limitées, très animales. Elle composera avec la limite de notre compréhension des millénaires de spiritualités et de civilisations qui nous ont précédées. Même si nous ne connaissons ni rituel ni texte sacré, nous pouvons considérer que la bonté de prendre soin de l’autre-que-soi, constitue un fondement de toute civilisation et de toute spiritualité. 

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Manger, boire, dormir. Respirer, pouvoir bouger. Prendre soin de la qualité du manger-boire-dormir des uns et des autres, du pouvoir-bouger des uns et des autres, peut être la base d’une pratique spirituelle.

À nous, maintenant, de conjoindre les instructions millénaires — toujours actives et préservées — de la Grande Perfection, avec notre compréhension actuelle de ce qui fait notre humanité.

Dans ce contexte, il nous faut redécouvrir la connaissance intime de la souffrance de l’autre comme étant similaire — égale — à la nôtre. Redécouvrant la vérité profonde de notre souffrance commune, nous pouvons en découvrir le soubassement ontologique : la base primordiale, libre de toute souffrance et dégénérescence, se meut librement dans tous les phénomènes que nous expérimentons. Cette découverte, quand elle est pleinement réalisée, déploie la grande compassion ultime pour chacune des manifestations de notre réalité, sans séparation.

En ce sens, méditer sur notre dégénérescence inévitable, sur le sens de notre vieillissement, nous rapproche de la sagesse éthique d’un « prendre-soin » qui peut déboucher sur l’expérience directe de cette compassion illimitée, incommensurable, qui est à la fois le fondement de l’esprit de tout être sensible et la réalisation spirituelle finale que tous les chercheurs de lumière ont en tout temps recherché.

Voilà pourquoi, en commençant petit, je me rappelle au bon souvenir de la méditation proposée par Bernard Werber dans son livre La Révolution des Fourmis : porte ton attention sur ton corps, tes membres et dis : « Bonjour ma jambe, bonjour ma douleur ».

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