Utiliser la géomancie pour choisir son lieu de vacance

Écrit par Paul Baffier
Réflexions sur la vie
Paul explore comment la géomancie tibétaine peut nous aider à choisir un lieu de vacances qui apaise l’esprit et soutient le chemin spirituel.
Série : L’été de la montagne
Utiliser la géomancie pour choisir son lieu de vacance
C’est l’heure du départ pour les grandes vacances ! En règle générale, on choisit sa destination en fonction de la saison et de ses préférences : montagne ou mer, cocotiers ou neige, sorties culturelles ou boîtes de nuit tendance, suite royale avec vue ou chalet isolé, cocktails exotiques ou vieux vins raffinés…
Mais admettons une minute que l’on choisisse le lieu autrement… En pensant à ses qualités intrinsèques, pour favoriser l’apaisement de l’esprit, et soutenir notre concentration.
Admettons donc que l’on parte en vacances, non pour fuir notre quotidien insipide ou toxique, mais pour nous aider à retrouver quelque chose de soi qui soit plus profond et plus noble que tout ce que l’on pense devoir vivre d’une manière ordinaire.
Admettons que nous partions, non pour « prendre du repos » — un repos artificiel qui disparaîtra en une seconde sitôt que l’on reviendra à la maison — mais pour retrouver quelque chose qui ne nous avait jamais quitté, et ne pourra donc jamais nous quitter : notre propre qualité d’attention, notre propre potentiel de bienfaisance, dirigé vers nous-même comme vers autrui.
Cela déterminerait un tout autre choix de lieu de… vacance. Une vacance de soi qui ouvrirait notre propre espace à un naturel et une authenticité plus essentiels. Ce qui nécessiterait donc un savoir différent sur les lieux où nous nous rendons et où nous vivons.
Ce savoir complexe et subtil existe et a perduré dans bien des cultures traditionnelles, il s’appelle la géomancie. Au Tibet aussi, la géomancie (tib. sa dpyad, prononcer “satchè”), associée au savoir astrologique, était utilisée pour repérer et construire des lieux de pratique spirituelle où retrouver l’essence de l’être, des lieux de protection des savoirs, des lieux intègres permettant la transformation de soi et l’introduction à la nature de l’esprit, l’intacte (tib. dri med, prononcer “drimé”) évidence primordiale (tib. rig pa) de l’aspect ultime de notre réalité (tib. don dam, prononcer “deundam”).
“Conservons donc la vue sur ces lieux à nourrir et préserver car c’est la possibilité d’y retrouver notre grande vacance naturelle.”
Par exemple, on dit qu’il est favorable qu’un nouveau temple se tienne au devant d’une montagne, sur une élévation centrale avec des rochers et des champs, en face de montagnes moins élevées ; deux rivières, venant de la droite et de la gauche, se rejoignant devant lui. Une route partant à l’est est positif, de même qu’une rivière coulant vers le sud ; un gros roc au nord est propice, de même qu’un gros arbre situé en contrebas du temple. Divers autres signes peuvent nuancer, contrer ou annuler ces qualités : par exemple, une source située en-dessous ou derrière un temple n’est pas favorable, sauf si elle est située à la droite du « temple »… notre lieu de vacance.
D’autres aspects élémentaux de configuration d’un lieu soutiennent la santé et la longévité des pratiquants qui y demeurent, ou accompagnent l’intensité des pratiques qui y sont effectuées, etc. Après tout, n’oublions pas que les montagnes sont vivantes… Les éléments subtils qui composent la réalité du pratiquant sont immergés au sein des éléments subtils animant l’environnement du lieu. Donc, si notre environnement est fait d’extractivisme minier, de pollution atmosphérique, d’arbres coupés, de souffrance animale et de boulots absurdes, ne nous étonnons pas d’être épuisés, dépressifs et burn-outés.
À l’inverse, si la force vitale des lieux où nous vivons est entretenue, et si nous y respectons les êtres et végétaux qui y demeurent ou s’y installent, alors l’environnement physique tout entier devient support du souffle vital et permet le développement interne. Chatral Rinpoché a dit ainsi dans Compassionate action que les chutes d’eau inspirent la réflexion sur l’impermanence, les falaises ténébreuses et escarpées au profil déchiqueté renvoient aux aspects courroucés de l’esprit et favorisent leur méditation, tandis que les douces collines aux champs fleuris sont le support naturel des pratiques d’apaisement.
Chatral Rinpoché a écrit :
Partout, des parfums embaument l’air,
Les plantains et autres plantes comestibles
Y fleurissent en abondance sans avoir été semés,
D’agréables volatiles, des sauvagines et des pigeons ramiers
Libèrent l’esprit de sa lassitude.
La compréhension intérieure et les vertus s’y épanouissent naturellement
Au bénéfice de la pratique de la voie, de la vision et de la contemplation.
Le savoir géomantique est donc une invitation de plus à affiner notre regard sur les lieux que nous fréquentons, car l’étude de leur agencement externe nous apprendra quel type d’influence interne ils ont sur notre humeur, notre concentration et in fine sur notre chemin spirituel.
C’est par cette subtile vision des lieux sur le long terme que des êtres d’éveil tels que l’empereur Songtsen Gampo firent du Tibet un champ d’activité spirituelle et de compassion, qui rayonne encore de leur intention bienfaitrice. Pawo Tsuklak a rapporté le poème ravi de l’empereur :
Prairies avoisinantes, prairies à perte de vue : vertu de l’herbe.
Terre où bâtir, terre où planter : vertu de la terre.
Eau pour boire, eau pour irriguer : vertu de l’eau.
Pierre à bâtir, pierre à moudre : vertu de la pierre.
Bois pour bâtir, bois pour chauffer : vertu du bois.
Conservons donc la vue sur ces lieux à nourrir et préserver car c’est la possibilité d’y retrouver notre grande vacance naturelle.
Bibliographie :
Konchog Lhadrepa & Charlotte Davis, The Art of Awakening, A User’s Guide to Tibetan Buddhist Art and Practice, Shechen Publications, New Delhi, 2017.
Chatral Rinpoche, Compassionate Action, Snow Lion, New York, 2007.
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