Personal branding : le soi de l’image

Écrit par Grégoire Langouet
Réflexions sur la vie | Témoignages de la vie quotidienne
Dans « Personal branding », Grégoire se demande si nous sommes notre image et à quel point nous pouvons jouer avec elle pour nous (en) libérer.
Series: Travail et Dzogchèn
Personal branding, le soi de l’image
« Et toi, tu fais quoi dans la vie ? » Combien de fois nous présentons-nous par notre travail ou notre fonction sociale ? Ce que nous faisons, est-ce ce que nous sommes ? Plus précisément, est-ce notre image qui nous définit ? Car les images sont à présent partout : non plus seulement à la télévision – la « boîte à karma » comme l’appelait Alags Chörten, le maître dzogchen de Mila Khyentsé Rinpoché – mais sur tous nos écrans d’ordinateur et de téléphone. Des images de tous ordres, y compris de nous-mêmes. En famille, en vacances ou entre amis – au concert, au restaurant ou au travail – voire pour le travail. Car notre image est parfois l’un de nos éléments de valorisation dans notre activité professionnelle, et parfois jusqu’au produit phare lui-même.
Ainsi, l’image est devenue un élément essentiel dans le développement de carrières professionnelles. Nous devons parfois travailler notre image pour avoir… un meilleur travail, et donc… une meilleure image.
Les artistes connaissent bien cela, mais bien d’autres fonctions n’y échappent pas. Coachs, sportifs, journalistes, entrepreneurs en tout genre, politiciens, professeurs et tant d’autres – sans parler des acteurs, influenceurs et Youtubers !
Cela ne caractérise d’ailleurs pas seulement la sphère du travail – les plus jeunes ne le savent que trop bien. De nos jours, il faut souvent se montrer pour exister, paraître pour être. Mais l’image de soi, est-ce bien le soi ?
“Cette image du soi est alors expérimentée comme illusoire, comme un rêve. D’acteur principal on devient être de rêve. Et tant de choses deviennent possibles.”
Construire l’image de soi-même puis s’y identifier, cela peut être dénommé « ego ». Instagram, Facebook, LinkedIn et tant d’autres plateformes aident quotidiennement des milliards de personnes à cette mise en scène de soi – plus ou moins ludique. Nous devenons l’acteur principal de nos vies ; jouons un rôle dans notre vie de rêve.
Mais cette image de soi, est-ce ce que nous sommes réellement, fondamentalement ? Cette image est-elle d’ailleurs réelle – celle que les autres observent, que je vois en photo ou dans le miroir ? Ou est-ce plutôt une construction mentale – ce que je pense être l’image de moi-même ? Ou encore un mélange des deux ?
En tout cas, les traditions comme le bouddhisme et le dzogchèn proposent une sorte de grand jeu sur le « soi » : découvrir ce qu’il est, sur quoi il tient, comment il fonctionne, jusqu’à parvenir à un véritable décalage de la vision, un nouveau regard sur la réalité – plus vaste et clair, libérateur et libéré. Car selon le dzogchèn, ce « soi » ne peut qu’être illusoire. Il est l’acteur du rêve de nos vies.
Nous aurons beau multiplier les followers de l’image de nos succès, de notre beauté ou de notre carrière, ultimement, rien n’y fera, car le soi angoisse de ne pas réellement exister. Cela peut étonner, voire effrayer, mais c’est en fait la source ultime de toute liberté.
Comment partir sur ce chemin de découverte de ce que nous sommes réellement ? Quel processus mettre en place pour se découvrir au-delà de l’image ?
On pourrait se demander ce qui perdure du “soi” à travers le temps si son image évolue radicalement. Ainsi, la vieillesse fera naturellement ce travail de transformation. Nous pourrons observer l’impermanence et les changements – cheveux, rides, maladies –, le temps qui passe et s’inscrit à même les corps. Observer le passage du temps qui remplace tout : est-ce alors le même « soi » qui demeure ?
Une autre méthode applicable à tout moment fait quant à elle usage de l’imagination. Elle consiste à “retirer” mentalement différents éléments nous constituant et voir si nous sommes toujours nous-mêmes. Cet exercice de réflexion sur le “soi” qui perdurerait par-delà ses changements est un classique dans la tradition bouddhiste. On le retrouve à propos de l’image du char dans le Milindapañha, fameux dialogue entre le roi indo-grec Milinda (Ménandre) et le bouddhiste Nāgasena, et repris chez le philosophe indien Candrakīrti (VIIe s.). On en trouve aussi un écho, dans le monde grec, avec l’image du bateau de Thésée chez Plutarque (Ier-IIe s.), qui évoque lui aussi le problème de l’identité à travers le changement [1] . Si toutes les parties du bateau sont remplacées une à une, lorsque qu’elles l’auront toutes été, sera-ce toujours le même bateau ? N’en est-il pas de même des cellules de notre corps ? Si tout change, que reste-t-il de l’identité du soi ?
Pour en faire l’expérience par soi-même, il est parfois intéressant de changer de coiffure, couper sa longue et belle chevelure, ou bien barbe et moustache qui faisaient notre spécificité – une image bien à soi. Ou bien changer radicalement sa garde-robe – a minima, partir en soirée costumée, voire masquée ! Se reconnaît-on ? Les autres nous reconnaissent-ils ? Sommes-nous toujours le “même nous-même” si notre image a radicalement changé ?
Ainsi, nous jouons avec notre image, que nous construisons patiemment. Nous nous racontons l’histoire de notre vie dont nous sommes l’acteur principal. Nous la précisons, la raffinons, l’améliorons. Et ce travail est incessant car dans le fond, nous savons obscurément qu’il ne repose sur “rien”, que l’ego est vide en lui-même, n’étant qu’une construction mentale, imaginaire – l’histoire de notre vie en perpétuelle évolution et que nous nous racontons à nous-même. Il nous faut alors, pour la maintenir, y travailler incessamment, encore et encore. Mais ce travail peut précisément nous aider à mieux nous connaître, à nous découvrir, à comprendre comment fonctionne cette identification à notre image. Cela peut même se transformer en un véritable jeu – le grand jeu de notre vie !
Par cette observation fine, du jeu apparaît donc dans l’ego, de l’espace se crée entre ce que nous imaginons être et ce que nous sommes véritablement : sans identité fixe, vaste et clair, vide et lumineux. Alors une fois goûté à ce petit décalage entre image de soi et nature de soi, le jeu devient de plus en plus ample, facile et puissant. On commence à jouer avec cette image, ses qualités et ses défauts. On devient comme un véritable acteur sans identification à son rôle. Une forme de liberté en émerge. On se prend moins au sérieux car on s’identifie moins à l’image que l’on prenait pour soi. Si l’on nous blâme ou si l’on nous critique, cela nous touche de moins en moins. Car qu’est-ce qui est vraiment critiqué ?
Cette image du soi est alors expérimentée comme illusoire, comme un rêve. D’acteur principal on devient être de rêve. Et tant de choses deviennent possibles : une confiance et une assurance s’installent, car on s’ouvre en sortant de l’ego-centrisme, du chérissement excessif de soi dû à l’importance démesurée que l’on accordait à sa propre image. Si le soi n’existe pas réellement, alors tout ce que l’on en pense et perçoit peut être modifié, transformé, ou tout simplement reconnu pour ce qu’il est véritablement : vide d’existence propre (skt. śūnyatā-svabhāva).
C’est une autre vision qui se dévoile. Le grand jeu de la réalité qui se déploie.
Si le travail sur son image peut éloigner de notre véritable nature, par une patiente entreprise de questionnement, de déconstruction, de transformation puis de reconnaissance, on peut parvenir à se découvrir – que ce soit au travail, ou au-delà. Travailler à défaire le travail pour aller au-delà du travail tout en poursuivant le travail… Ainsi, travail ou non, image travaillée ou non, rien de cela n’influe sur l’essence vide et la nature lumineuse à la base de la réalité de ce que nous sommes réellement, au-delà de toute image. Le jeu de l’acteur, de l’être de rêve est alors la danse magique de la réalité. Et tout devient possible… Ou mieux, on reconnaît le possible dans tout – y compris le personal branding, le jeu de l’image du soi. Mais c’est encore une autre histoire…
[1] Plutarque, Vie de Thésée, chapitre 23, §1. RETOUR
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