La mort

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Écrit par Damien Brohon

Damien Brohon est un artiste, un enseignant et un auteur. Il étudie et pratique le Bouddhisme et le Dzogchèn depuis 30 ans.

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Dans cet article, « La Mort », Damien évoque de manière directe et profonde ce que signifie la fin et ce qu’elle est pour le Dzogchèn.

C’est toujours une surprise, c’est toujours un scandale, c’est toujours incroyable…

Lorsque l’on apprend un décès, la formule qui revient souvent est « Mais comment est-ce que c’est arrivé ? ». **Comme s’il fallait **se concentrer sur le comment pour mieux se cacher le fait même : elle est morte, il est décédé. Il était là, il n’est plus là. Elle vivait parmi nous, où est-elle à présent ? Ce qui signifie qu’un jour il nous faudra partir à notre tour. La mort est une réalité. Nous peinons à la regarder.

« Celui qui voit ce qui n’existe pas, ne voit pas ce qui existe » dit l’Ornement des Sūtras du grand véhicule et, pour paraphraser ce texte, celui qui voit se dissiper ce qui n’existe pas, peut enfin voir ce qui existe.

 

Cette conscience de notre mortalité fonde notre humanité et pourtant il semble que la plupart du temps nous cherchions à l’éviter par la distraction (courir vers ce qui nous fera oublier au plus vite la mauvaise nouvelle : « Héééé mais c’est pas tout ça !  Tu sais que les soldes ça commence demain ! Trop bien ! »), par des ratiocinations (supposées rationaliser ce qui déborde toute la raison dont nous disposons : « La mort c’est toujours celle des autres ») ou par de vagues croyances (dont l’on préfère ne pas trop questionner le bien-fondé : « Je suis sûr qu’après il y a quelque chose… »). Mais les circonstances de la vie, ironiquement, ne cessent de nous rappeler la mort.

Je me souviens de la mort d’une amie avec qui je partageais un même cheminement spirituel, de la disparition d’un oncle dans lequel je reconnaissais certains traits de mon propre caractère ou même du décès de personnages plus lointains comme l’auteur de BD Moebius, dont j’attendais qu’il finisse le prochain album d’Arzach… Dans ces moments on pense vraiment à la mort… si bien que ce n’est plus juste une notion abstraite approchée mentalement. On ressent notre corps comme éphémère. On voit que notre relation avec ceux que l’on aime ne peut être éternelle. Nos perceptions sensorielles nous révèlent un monde d’apparences transitoires et incertaines. On éprouve alors de manière vive que vie et mort sont étroitement tissées ; vouloir l’une sans l’autre est absurde !

Naître c’est devoir mourir. Il arrive d’ailleurs que les deux événements se succèdent rapidement : c’est le tragique des enfants dits mort-nés. Même si la mort survient cent-huit ans après la naissance, rien ne change au fait que les deux soient inéluctablement liées. Le temps de notre existence pourrait d’ailleurs être décrit comme une succession de petites morts et naissances : commencer/finir une journée, lire cet article/cesser cette lecture, se marier/divorcer, débuter un travail/le perdre, etc. Vos propres exemples seront nécessairement les plus parlants et il n’est généralement pas nécessaire de les chercher bien longtemps.

Si l’on a cœur de comprendre notre vie, si on veut la vivre vraiment, n’est-il pas nécessaire de porter nos regards sur la mort ? Faire cela, c’est comme se réveiller dans un rêve et prendre conscience de sa nature onirique.

En effet, tout ce qui semble si solide dans notre existence : notre travail, nos habitudes, nos proches, nos loisirs, etc., etc. rien ne semble devoir survivre à la mort. Tout cela existe maintenant mais certainement pas toujours. Pourtant c’est comme si l’on (qui ?) nous avait assuré que tout ce petit monde était vraiment solide, pérenne. Mais la contemplation du caractère éphémère de toutes choses nous montre qu’il n’est rien de tel.

Un jour notre collègue de travail avec qui nous sommes en conflit au sujet des questions relevant de l’intendance, mais sur qui nous pouvons compter en cas de coup dur avec tout ce qui est fiduciaire, dont nous apprécions l’humour caustique qu’il déploie près de la machine à café, etc. etc. n’est plus qu’un souvenir. Nous venons juste d’apprendre qu’il n’a pas survécu à son cancer. Et c’est une partie de notre monde qui disparaît avec lui.

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À une autre échelle, le climat, la société, la géopolitique se modifient de manière radicale, profonde et incertaine. Ce qui nous a été décrit comme la réalité quand nous étions enfants, l’univers de nos parents et grands-parents n’est pas du tout celui du présent. Tout change très vite. Pour aller où ? Personne ne semble le savoir très bien.

Notre identité, notre moi chéri, survivra-t-il à la mort ? Mon moi bien à moi qui se définit (entre autres choses) par l’amour des bande-dessinées de Moebius, de la cuisine thaïlandaise et des films de David Lynch pourra-t-il post mortem farfouiller dans des librairies, déguster de fins mets et s’intéresser à la saison 4 de Twin Peaks ? Rien ne le garantit. Qu’adviendra-il de ce moi alors ?

Et même dans cette vie puis-je dire que je reste le même moment après moment ? Suis-je vraiment le même au travail où je suis connu comme une personne raisonnable tenant ses dossiers bien à jour, ou bien encore la nuit, dans un rêve délirant où je suis une pieuvre cosmique, dans le sommeil profond où il n’y a – semble-t-il – plus personne, le matin lorsque je me réveille et que je suis émerveillé par le chant d’un oiseau puis agacé parce que finalement il est trop bruyant ? Tout se passe comme s’il y avait une succession de moi(s) apparaissant et disparaissant.

Et si l’on observe ce qui se produit dans l’esprit instant après instant, que découvre-t-on ? La naissance d’une pensée, suivi de sa mort, un espace, la naissance d’une autre (liée ou non à la précédente) et, de nouveau la mort de celle-ci, de nouveau un espace… et ainsi de suite. Chaque pensée apparaît comme un petit monde cognitif et émotionnel avec ses couleurs et sa texture propre qui, dès qu’il paraît, nous semble être la réalité même. Pourtant elle est aussi éphémère qu’une bulle de savon irisée flottant –  le temps du rire d’un enfant – avant d’éclater dans l’azur. Ça semblait si réel pourtant !

Contempler ceci est vertigineux et douloureux : tout ce qui est composé (c’est-à-dire tout ce qui vit) est impermanent (c’est-à-dire mortel). Pourquoi est-ce vertigineux ? Parce que nous passons habituellement notre temps à mettre à distance cette réalité. D’où ce malaise, lorsque les événements (deuil, séparation, maladie) ou une réelle réflexion la place face à nous, de manière inévitable. Toutes nos constructions habituelles qui nous assuraient un “moi stable” et un monde bien solide s’évanouissent comme des brumes sous le soleil ardent de midi.

Pour la tradition du Dzogchèn ceci est une très bonne nouvelle.

Lorsque l’illusion apparaît comme illusion, il y a l’opportunité d’une reconnaissance de notre nature véritable. « Celui qui voit ce qui n’existe pas, ne voit pas ce qui existe » dit l’Ornement des Sūtras du grand véhicule [1] et, pour paraphraser ce texte, celui qui voit se dissiper ce qui n’existe pas, peut enfin voir ce qui existe. Quand une de nos baudruches mentales se dégonfle, quand nous acceptons l’impermanence de ce que nous croyions permanent ou lorsque nous regardons l’espace entre deux pensées, alors nous pouvons voir le rayonnement de notre nature véritable. La fêlure dans nos pseudo-certitudes et dans un confort anxieux de ce qui pourrait le troubler laisse passer une lumière qui a toujours été là, que nous n’avions pas vue et dont la réalisation est le cœur même de cette tradition.

La perspective se retourne alors complétement : la conscience de notre mortalité, du caractère éphémère de toute chose s’avère être un trésor inépuisable d’inspiration et de perspective sacrée sur l’existence là où nous ne voyions qu’un gouffre menaçant. Cette contemplation amène ainsi une profonde appréciation pour cette vie, même dans ses aspects douloureux, ainsi qu’une aspiration enthousiaste à réaliser pleinement ce qui a été entrevu.

[1] Cité dans Sandy Hinzelin, Tous les Êtres sont des Bouddhas. Traduction et commentaire du Traité qui montre la nature de Bouddha du Troisième Karmapa, Vannes, Sully, 2018, p. 68.

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