ou encore : Il n’y a pas d’âge pour mourir

 

Alors que j’allais mordre à pleine dent dans mon croissant (au beurre), ma mère dit : “Que penses-tu de la mort ?”

Je m’arrêtai net, la bouche grande ouverte.

Je finis par refermer celle-ci et reposai la viennoiserie dans l’assiette, quelque peu désarçonné, pas tant par la question mais par le fait que ma mère est morte depuis vingt ans.

Récapitulons. Petit déjeuner dominical, les pieds nus dans l’herbe, le soleil frappant de ses rayons obliques le haut de mon crâne, le merle du prunier toujours sur ses vocalises, un chat à pas de loup qui chasse le campagnol à vingt mètres de la table de jardin où, attablé depuis quelques minutes à peine avec un thé oolong bio du Yunnan et une corbeille de fruits, je vais gaiement entamer la journée – mis de côté le temps de pratique que je m’octroie chaque matin au lever.

Si la mort est bien le corps sans vie que j’ai vu paré de ses plus beaux atours il y a vingt ans, dans un cercueil – et les autres que j’ai vus depuis – alors comment un souvenir peut-il ainsi me couper dans mon élan matinal (mais pas trop) de dévorer mon croissant ?

Petit un, la mort doit être un sacré concept pour que j’aie autant de mal à le remettre en cause. Petit deux : je pourrai aussi bien être mort présentement, je ne suis pas sûr de pouvoir faire la différence.

“Suis-je morte ?” poursuit sans gêne le spectre de ma génitrice.

“Présentement, cela me parait assez rhétorique, comme question” m’entends-je dire. Si je suis capable d’avoir un échange avec ce qui est censé avoir disparu il y a deux décennies, c’est soit qu’une légère brise de folie souffle ce matin, soit que je dois réviser mon jugement sur la mort – la fin, la disparition, l’annihilation définitive peut-être, certes, mais de quoi ?

Quelle est la réalité de la forme de ma mère que je projette en face de moi, versus celle de ma compagne qui, adossée à sa chaise, grignote du bout des dents une fraise ? Si je peux prendre pour réel un souvenir, quelle réalité possède ce que je considère comme existant – ma femme perdue dans ses pensées – car je le perçois avec mes sens ? Ne serais-je pas en train de me faire avoir ?

Bref, c’est quoi ce bazar ?

Une sensation déroutante, un peu désagréable, m’envahit et je me tortille sur ma chaise. Quelle est l’arnaque ?

Je mords dans mon croissant, mâche lentement, déglutis, et finis par lâcher au fantôme, en réponses à ses questions :

“Petit un, la mort doit être un sacré concept pour que j’ai autant de mal à le remettre en cause. Petit deux : je pourrai aussi bien être mort présentement, je ne suis pas sûr de pouvoir faire la différence.”

A cet instant, le chat bondit sur sa proie, le merle se tait. “Tu disais ?” demande la femme à mes côtés, sortant de sa rêverie.

“Je ferai bien de me poser les bonnes questions” me dis-je par-devers moi. “’Et de retourner m’asseoir un moment”.

Written by Nils Derboule

Nils Derboule est un ingénieur et chef de projet international qui étudie et pratique le Dzogchèn depuis plusieurs années tout en continuant son activité professionnelle.

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