L’histoire des premiers maîtres : Manjushrimitra

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Écrit par Nils Derboule

Nils Derboule est un ingénieur généraliste et chef de projet qui étudie et pratique le Dzogchèn depuis plusieurs années tout en restant dans l'activité.

Dzogchèn Histoire

Nous continuons l’histoire des premiers maîtres du Dzogchèn avec Manjushrimitra, qui structura les versets du Dzogchèn en trois séries.
Manjshrimitra (tib : Jampèl Shényèn) naît dans la région du Magadha, à l’ouest de Bodhgaya, dans ce qui deviendra l’Inde bien plus tard. Fils du brahmane “Bon Instructeur” et de sa femme “Lampe Lumineuse”, le garçon fait montre d’un brillant intellect et d’un profond intérêt pour la doctrine des causes et des effets en vogue dans la région à l’époque – à savoir le bouddhisme.

Comment se passe la relation avec son père, tandis que celui-ci l’initie aux instructions des Veda ? Manjushrimitra devient-il versé dans les rituels brahmaniques avant que de prendre les voeux de moine bouddhiste ?

Nul ne le sait. Mais on peut raisonnablement penser qu’il étudie la tradition védique et la tradition bouddhiste en parallèle des quatre autres sciences traditionnelles [1], puisque celles-ci constituent la connaissance essentielle que tout fils ou fille de noble famille doit maîtriser pour assumer ses responsabilités.

A vingt ans il devient un expert de ces cinq sciences et continue à étudier auprès des grands pandits (érudits) de son temps jusqu’à devenir, dit-on, le plus grand des cinq cents plus grands.

C’est alors que l’être d’Eveil Manjushri, le bodhisattva de la connaissance supérieure, lui apparaît en vision et lui dit :

“Noble fils ! Si tu veux devenir un parfait éveillé en une seule vie, rends-toi en Oddiyana, à la rencontre de Prahévajra !”

Ni une ni deux, Manjushrimitra, qui a entendu parler du jeune garçon et de son enseignement au-delà de la loi de la cause et des effets, rassemble six panditas et part à sa rencontre pour en découdre verbalement avec lui.

Comme on le sait maintenant, l’enfant sort vainqueur du débat. Réalisant son orgueil d’avoir voulu défaire publiquement cet être qui détient les enseignements ultimes de la Grande Perfection, Manjushrimitra sort son poignard et s’apprête à se trancher la langue.

D’un geste le garçon l’arrête et lui dit : “Si tu souhaites réparer ton erreur, écris plutôt un livre rassemblant les enseignements au delà de la loi des causes et effets.”

Tandis que les autres pandits rentrent à Bodhgaya, Manjushrimitra demeure auprès de son nouveau maître et reçoit les six millions quatre cent mille vers de la tradition du Dzogchèn. Prahévajra l’introduit à la nature primordiale de son propre esprit par symbole [2] initiant ainsi la transmission spéciale des Vidyadhara – les Seigneurs de l’évidence primordiale.

Après avoir passé plusieurs dizaines d’années avec son maître, à l’instant où celui-ci s’élève dans le ciel dans une masse de lumière et disparaît, Manjushrimitra, empli d’une tristesse et d’une dévotion sans limites, reçoit le testament de son maître, les trois aphorismes qui ciblent les points cruciaux.

L’érudit poursuit sa pratique dans les charniers, et structure les six millions quatre cent mille vers du Dzogchèn en trois séries, adaptés aux trois catégories d’êtres :

  • La série de l’esprit (Semdé), pour celles et ceux attirés par l’approche intellectuelle ;
  • La série de l’espace (Longdé), pour celles et ceux attirés par l’absence d’effort ;
  • La série des instructions essentielles (Mèn ngag dé), pour celles et ceux attirés par les deux.

Il divise finalement cette dernière série en deux ensembles : les tantras explicatifs et les tantras de la transmission orale. Ne trouvant pas de disciple-réceptacle adéquat pour les tantras explicatifs, il cache les textes en tant que trésor dans un gros rocher au nord-est du Trône de Diamant [3] à Bodhgaya.

Puis il poursuit ses activités éveillées dans le charnier de Shoshadvipa jusqu’à ce que le temps soit venu, et à l’instar de son maître, part dans une grande masse de lumière… sans oublier de laisser son testament spirituel à son disciple principal…

…au prochain épisode : Śrī Siṃha !

[1] Les cinq sciences sont : La science “intérieure” (ie du dharma = de la réalité), la science de la logique et de l’argumentation, la science du langage (grammaire et littérature), la science de la médecine et la science des arts et des techniques. RETOUR

[2] cela peut être un simple geste, un regard, une posture, un son unique, un mouvement subtil… qui symbolise le mouvement naturel et primordial de la Base de l’esprit.   RETOUR

[3] Le trône de diamant (skt : Vajrasana), est une épithète pour le lieu où le Bouddha Shakyamuni a atteint l’Eveil (à Bodhgaya, sous l’arbre de la bodhi). RETOUR

 

Sources :

  • Master of meditation and miracles, Tulku Thondup, ed. Shambahala, 1999
  • L’avénement de la grand perfection naturelle, Nyoshul Khenpo Jamyang Dorjé, ed. Padmakara, 2016
  • The Supreme Source, Chögyal Namkhai Norbu & Adriano Clemente, Snow Lion, 1999
  • The Nyingma School of Tibetan Buddhism, Dudjom Rinpoche, Wisdom, 2002

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