Les neiges éternelles sont-elles vraiment éternelles ?

Écrit par Damien Brohon
Dzogchèn Témoignages | Réflexions sur la vie
Dans “Les neiges éternelles sont-elles vraiment éternelles ?”, Damien nous invite à une réflexion sur l’éternité et la Grande Perfection.
Série : L’été de la montagne
Les neiges éternelles sont-elles vraiment éternelles ?
Elle est retrouvée.
Quoi ? – L’Eternité.
C’est la mer allée
Avec le soleil.
Arthur Rimbaud
Lorsque j’étais enfant la notion de « neige éternelle » me plongeait dans un profond émerveillement. Quoi ? Le sommet altier de cette chaîne de montagne qui vient clore l’horizon serait couronné d’une neige éternelle ? Comment ? Ces neiges brilleraient sans fin du même éclat ? Hein ? Elles seraient donc comme des dieux et des déesses surplombant les simples mortels du fond de la vallée que nous sommes ? Cette expression m’ouvrait l’esprit sur une autre dimension – au-delà de l’humain, transcendante et absolue. Impression confirmée par la contemplation d’une blancheur immaculée. Comme si quelque chose du mystère de l’existence se manifestait par la vision de ces inaccessibles glaciers. Un souffle d’éternité…
Dans la tradition tibétaine, soit le contexte culturel dans lequel évolue l’enseignement du Dzogchèn dans ce monde [1], de nombreuses montagnes sont considérées comme les demeures de divinités, d’esprits protecteurs (yul lha, « dieux de la vallée ») ou de puissances sacrées. Les Tibétains ne les voient généralement pas comme de simples reliefs géographiques, mais bien comme de réelles présences vivantes. Au Tibet, presque chaque vallée possède ainsi sa montagne protectrice. Elle veille sur les habitants, le bétail, les récoltes et les monastères. Les habitants lui offrent des fumigations de genévrier, des drapeaux de prière et diverses offrandes. Pour citer quelques exemples on pourrait évoquer ici bien sûr le Mont Kailash qui est associé à la divinité tantrique Khorlo Demchok (Cakrasaṃvara) et à sa parèdre Vajravārāhī. Dans la tradition Bön, cette montagne est aussi liée à d’autres divinités primordiales. Sur l’Amnyé Machèn, l’une des montagnes les plus sacrées de l’est du plateau tibétain, réside une puissante divinité protectrice locale prenant la forme d’un guerrier à cheval. Nyenchen Tanglha désigne à la fois un massif montagneux et une importante divinité territoriale qui y siège. Ces montagnes semblent bien être autant de places-fortes de l’éternité. Nous avons affaire là à une vision traditionnelle qui perçoit l’invisible au travers du visible.
“… l’éphémère est l’expression de l’éternel. ”
Mais pour nous – postmodernes quelque peu désenchantés – une telle approche est-elle possible ? Et, pour commencer, les neiges éternelles sont-elles vraiment éternelles ? Toujours quand j’étais enfant, un adulte (sont-ils pénibles !) m’a dit « Oui, mais tu sais les neiges éternelles ne sont pas vraiment éternelles ». Il y a en effet de quoi soutenir cette approche désillusionnée. En effet, on appelle traditionnellement « neiges éternelles”, les neiges qui persistent toute l’année au-dessus d’une certaine limite. Celle-ci varie selon le climat. Elle est très haute dans les régions tropicales, plus basse dans les régions tempérées et parfois presque au niveau de la mer dans les régions polaires. Cependant, ces neiges ne sont pas immuables. À l’échelle des siècles ou des millénaires, elles avancent et reculent en fonction des variations climatiques. Aujourd’hui, le réchauffement climatique provoque une diminution importante de nombreuses zones de neige permanente et de nombreux glaciers dans des massifs comme les Alpes, les Andes ou l’Himalaya. Le terme « neige éternelles » relève plus de la licence poétique que de l’exactitude scientifique. Il signifie davantage « neiges présentes en permanence dans les conditions climatiques actuelles » que « destinées à durer éternellement ».
Ceci est encore plus vrai du fait du réchauffement climatique. Lorsque les températures augmentent, la neige fond davantage pendant la saison chaude. Par conséquent, la limite des neiges permanentes remonte progressivement. Des zones autrefois couvertes de neige toute l’année peuvent ainsi devenir rocheuses en été. Par ailleurs, les glaciers se nourrissant de l’accumulation de neige, si davantage de neige fond chaque été qu’il n’en tombe l’hiver, ils rétrécissent. Dans de nombreuses régions montagneuses, les glaciers perdent de l’épaisseur, reculent vers les sommets tandis que certains disparaissent complètement. Enfin, quand la neige disparaît, elle laisse apparaître des roches ou du sol plus foncés. Ceux-ci absorbent davantage l’énergie solaire que la neige blanche, qui réfléchit la lumière. Bref, non seulement ces neiges n’ont jamais été éternelles, mais elles le sont de moins en moins.
Est-ce à dire pour autant qu’il n’y ait rien d’éternel qui ne se manifeste lorsque l’on contemple les neiges éternelles ? Pour répondre il faut s’interroger sur le sens exact que l’on donne au mot « éternité ». Par « éternel », est-ce que l’on entend quelque chose qui n’aurait ni commencement ni fin ou bien quelque chose qui aurait une durée infinie dans le passé (en latin a parte ante) ou dans l’avenir (en latin a parte post) ? De ce point de vue les neiges éternelles ne le sont définitivement pas… Parce qu’elles sont des phénomènes conditionnés (comme le montre l’analyse de leur écosystème), elles ne peuvent être qu’impermanentes nous dit l’enseignement du Bouddha. La réflexion sur la coproduction conditionnée, soit le fait que rien ne paraisse sans de multiples et éphémères causes et conditions, ne laisse aucun doute à ce sujet. Bien sûr cette impermanence des neiges éternelles ne peut que faire écho à notre propre mortalité. Tout ce que nous tenons pour solide – nous-même, les autres et notre monde – est en fait éphémère. Nous cherchons à saisir ce qui est ultimement insaisissable – que ce soit ce que nous croyons être notre identité ou la beauté de la neige.
Le Dzogchèn n’a rien à redire sur ce point. Mais l’enseignement de Garab Dorjé dirait aussi que les phénomènes sont rgyan c’est-à-dire ornements. Qu’est-ce à dire ? La nature de l’esprit consiste en une essence vide dont l’expression est naturellement claire et qui se manifeste souverainement sous forme des myriades d’apparences qui composent notre expérience : rgyan, les ornements. **En effet, ici le terme « éternité » ne désigne pas la durée sempiternelle d’un phénomène (ce qui est absurde), mais le fait que la nature des phénomènes se tienne au-delà du temps. Telle est la nature de vacuité-luminosité. Elle est dus bzhi mnyam pa chenpo (prononcer dushi nyampa chènpo) : le quatrième temps de grande égalité – soit la base immuable des trois temps. L’absolu est dynamique. La nature de l’esprit intemporelle se manifeste par les apparences impermanentes. Simplement celles-ci sont perçues par le pratiquant du Dzogchèn sub specie aeternitatis (en latin « sous l’aspect de l’éternité »).
Pour le dire autrement, l’éphémère est l’expression de l’éternel.
On pourrait ici emprunter la formule platonicienne : « le temps est l’image mobile de l’éternité » [2]. Le chat qui dort à côté de l’ordinateur est rgyan. La radio chez les voisins est rgyan. La vision des neiges éternelles est gyan. Sa beauté et sa majesté viennent couper court au flot des pensées ordinaires. L’émerveillement qu’elle procure est une percée vers l’absolu. Comme l’énonce Les Petites Graines Cachées [3] : Dans l’expérience de la profonde absence de conceptualisation il n’y a rien à part l’expérience elle-même. Dans de tels moments, l’instant devient éternité et l’éternité se tient toute entière en l’instant. Rien à faire, nulle part où aller, tout est donné. Lorsque l’on retombe dans la durée anxieuse de l’esprit pensant, le souvenir de cet instant d’éternité nous invitera peut-être à nous engager dans un chemin spirituel pour retrouver et réaliser pleinement ce qui n’a été qu’entre-aperçu.
Un enfant regarde les neiges éternelles,
Dans ses yeux se reflètent les ornements lumineux de l’essence vide,
En son coeur flamboie l’au-delà du temps.
[1] Un des treize univers (ou système solaire, littéralement « poussière d’étoile ») où il est enseigné selon le Dra Tal Gyur (tantra du Dzogchèn Men ngag dé). RETOUR
[2] In Timée 37d5. RETOUR
[3] Traduit par le comité de traduction Dzogchèn Today!. Le texte entier ici : https://dzogchentoday.org/fr/les-petites-graines-cachees/ RETOUR
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