Les conditions des termas

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Écrit par Johanne Bernard

Johanne est scénariste pour le cinéma et la télévision, et auteure. Elle pratique la méditation bouddhiste et le DzogchÚn depuis plus de quinze ans.
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Culture et traditions | DzogchÚn Introduction générale

Dans « les conditions des termas », Johanne nous parle de la rĂ©union de toutes les conditions nĂ©cessaires Ă  la dĂ©couverte, l’application et la transmission des termas.

 
Série : Exposition des lignées Terma

 

Les conditions des termas

 

VIIIe siĂšcle, empire du Tibet. InvitĂ© par le roi tibĂ©tain Trisong DĂ©tsen Ă  aider Ă  diffuser le bouddhisme dans son pays, Padmasambhava, grand maitre indien connu Ă©galement sous le nom tibĂ©tain de Guru RinpochĂ©, soumet les dĂ©itĂ©s locales opposĂ©es Ă  cette implantation et contribue Ă  Ă©difier avec l’abbĂ© Shantarakshita le premier monastĂšre bouddhiste Ă  SamyĂ©. C’est le dĂ©but du bouddhisme tantrique de la tradition Nyingma au Tibet
 Rapidement, les enseignements rayonnent et les disciples affluent. Mais les conditions politiques et religieuses ne sont pas stables. Certains prĂȘtres de la tradition vernaculaire Bön et les chefs conservateurs protestent, les luttes de pouvoir crĂ©ent un climat dĂ©lĂ©tĂšre. Guru RinpochĂ©, en quittant le Tibet, prophĂ©tise la persĂ©cution du bouddhisme dans un futur proche. Afin que les enseignements ne disparaissent pas, que les instructions essentielles ne soient pas altĂ©rĂ©es et que la bĂ©nĂ©diction soit prĂ©servĂ©e, il cache ses enseignements sous forme de termas dans le but qu’ils soient redĂ©couverts, intacts, par ceux destinĂ©s Ă  les transmettre dans le futur, les Tertöns


AccompagnĂ© par ses principaux disciples qui aident Ă  la retranscription des enseignements, Padmasambhava et sa compagne mystique tibĂ©taine YĂ©shĂ© TsogyĂ€l, rĂ©putĂ©e pour sa mĂ©moire infaillible, Ɠuvrent sans relĂąche : Ă  travers le Tibet, le NĂ©pal, le Bhoutan, et les rĂ©gions himalayennes de l’Inde, ils cachent textes, substances sacrĂ©es, objets rituels et statues, dans les murs des monastĂšres, la roche des montagnes, l’eau des lacs et mĂȘme le ciel*.* Dans l’esprit de sagesse des disciples, Guru RinpochĂ© « plante » les enseignements sous forme de graines spirituelles qui Ă©cloront dans le futur. Une mission extraordinaire, pour le bien des ĂȘtres, que YĂ©shĂ© TsogyĂ€l poursuit seule, et ce pendant prĂšs de cent ans nous dit la tradition, une fois Guru RinpochĂ© parti pour Chamaradvipa, le royaume des rakshasas.

Combien de termas, ces « trĂ©sors spirituels », ont-ils Ă©tĂ© ainsi dissimulĂ©s ? SĂ»rement une quantitĂ© aussi innombrable que les rayons de compassion de Guru RinpochĂ© et YĂ©shĂ© TsogyĂ€l
  Combien parviendront aux ĂȘtres auxquels ils sont destinĂ©s ? La rĂ©ponse dĂ©pend de la rĂ©union de toutes les conditions nĂ©cessaires Ă  leur dĂ©couverte, Ă  leur application et Ă  leur transmission, conditions inhĂ©rentes Ă  chaque terma et prĂ©cisĂ©es dans des guides prophĂ©tiques parfois dissimulĂ©s en mĂȘme temps que ces trĂ©sors.

 

 “RĂ©unir toutes les conditions des termas semble donc aussi rare que de trouver « une Ă©toile cĂ©leste Ă©mergeant de la terre » ou « un joyau prĂ©cieux Ă©mergeant du ciel ». Pourtant, par la force des souhaits et la bĂ©nĂ©diction de la lignĂ©e, des termas sont parvenus jusqu’à nous Ă  travers les siĂšcles.”” 

Dans ces guides prophĂ©tiques, vĂ©ritables « feuilles de route » pour le tertön ou la tertönma auquel le terma est destinĂ©, tout est notĂ© de maniĂšre et dans un ordre trĂšs prĂ©cis : le moment adĂ©quat de la dĂ©couverte, le lieu liĂ© au terma, la prĂ©sence d’une compagne ou d’un compagnon mystique, les disciples Ă  qui le terma est destinĂ© et si des pratiques prĂ©paratoires sont Ă  faire


Le moment adĂ©quat, tout d’abord, correspond Ă  la pĂ©riode particuliĂšre du futur oĂč l’enseignement cachĂ© est destinĂ© Ă  ĂȘtre transmis et le terma exhumĂ©. Ce peut ĂȘtre une annĂ©e et mĂȘme un mois particulier dans cette annĂ©e
Trop tĂŽt ou trop tard, non seulement le « coffret » contenant le terma ne s’ouvre pas mais, telle une graine sortie de terre avant son mĂ»rissement, le terma est perdu ou rĂ©attribuĂ© Ă  un autre tertön s’il y a la possibilitĂ©.

Le lieu liĂ© au terma, ensuite. C’est Ă  la fois le lieu oĂč est cachĂ© le terma, protĂ©gĂ© par les dĂ©itĂ©s protectrices auxquelles Guru RinpochĂ© et YĂ©shĂ© TsogyĂ€l en ont confiĂ© la garde, mais aussi le lieu oĂč il est destinĂ© Ă  ĂȘtre diffusĂ©. Il peut s’agir d’une vallĂ©e cachĂ©e par exemple, et dans ce cas, les conditions de dĂ©couverte seront liĂ©es Ă  celles permettant l’entrĂ©e dans cette vallĂ©e. Il peut s’agir d’un endroit oĂč le terma a Ă©tĂ© placĂ© pour augmenter la force vitale du lieu et le dĂ©couvrir nĂ©cessitera des pratiques spĂ©cifiques, ou bien le terma peut ĂȘtre destinĂ© Ă  ĂȘtre diffusĂ© de maniĂšre plus large. IndiquĂ© parfois dans les guides prophĂ©tiques, le lieu peut aussi apparaĂźtre au tertön par des visions ou par des signes dans les rĂȘves, Ă  l’instar d’une graine qui Ă©clot dans son esprit de sagesse. Une fois le lieu rĂ©vĂ©lĂ© au tertön, encore faut-il que ce dernier puisse ensuite avoir les conditions de s’y rendre


La prĂ©sence de la khandroma ou du khandro (tib. mkha’ ‘gro ma, mkha’ ‘gro ; **skt. ឍākiáč‡Ä«, ឍāka) est la troisiĂšme condition, et la plus essentielle dans le processus de dĂ©couverte du terma, comme l’a Ă©tĂ© la prĂ©sence de YĂ©shĂ© TsogyĂ€l au moment de sa dissimulation. Elle est essentielle parce que, d’une part, elle rĂ©sulte des souhaits de Guru RinpochĂ© et de YĂ©shĂ© TsogyĂ€l et, d’autre part, parce qu’elle est inhĂ©rente Ă  la procĂ©dure mĂȘme du terma. Si le terma jaillit dans l’esprit du maĂźtre, c’est la dakini, qui cache le terma, qui en porte le sens. Par la force des souhaits passĂ©s, la dakini ou le daka se manifeste Ă  nouveau comme support d’activitĂ© du tertön, et permet Ă  celui-ci, par sa simple prĂ©sence, de comprendre le sens du terma lors de sa dĂ©couverte.

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La khandroma ou le khandro, littĂ©ralement « celle ou celui qui se dĂ©place dans le ciel » – l’espace physique – est donc, pour le tertön, l’ĂȘtre d’éveil qui permet l’activitĂ© du terma, c’est Ă  dire la possibilitĂ© de sa redĂ©couverte, de son dĂ©ploiement jusqu’à sa rĂ©alisation par les ĂȘtres auxquels il est destinĂ©.

Il arrive que le khandro ou la khandroma associĂ©e au terma ne puisse se dĂ©placer et, dans ce cas, juste un support le reprĂ©sentant, comme une mĂšche de ses cheveux ou un bout de vĂȘtement, peut suffire. L’importance de la prĂ©sence d’un support « tangible » d’activitĂ© est une condition intrinsĂšque Ă  la nature mĂȘme du terma, destinĂ© aux ĂȘtres humains, et dont l’activitĂ© Ă©veillĂ©e se dĂ©ploie via les cinq portes des sens, au niveau du nirmanakaya, l’aspect de la rĂ©alitĂ© tangible.

La prĂ©sence conjointe du tertön et de la khandroma est indispensable dans le processus des termas, comme l’est l’union de la sagesse et des moyens habiles dans la rĂ©alisation de la nature de l’esprit, dont ils ne sont en rĂ©alitĂ© que le reflet. Comme l’écrit YĂ©shĂ© TsogyĂ€l dans sa biographie [1] : « Nous, maĂźtre et dakini, partenaires mystiques, animĂ©s d’une mĂȘme intention, servons les ĂȘtres Ă  l’aide des moyens habiles et de la connaissance primordiale parfaite
 (
) Ultimement, PĂ©ma JungnĂ© et YĂ©shĂ© TsogyĂ€l sommes identiques Ă  Kuntuzangpo et Kuntuzangmo (Kunzang yab yum)[2]: nos Corps, Parole, Esprit, ActivitĂ© et QualitĂ©s sont intrinsĂšques Ă  l’espace de la manifestation des phĂ©nomĂšnes. »

Enfin, la derniĂšre condition concerne les disciples. Celles et ceux Ă  qui est destinĂ©e la transmission du terma. Cela peut ĂȘtre l’ensemble d’une communautĂ©, ou bien il peut s’agir d’un petit groupe de disciples, ou mĂȘme d’un seul disciple dans le cas, par exemple, d’une pilule mĂ©dicinale. Les destinataires concernĂ©s doivent ĂȘtre suffisamment mĂ»rs pour recevoir l’enseignement et le comprendre, et se trouver eux-mĂȘmes dans une situation propice Ă  la mise en pratique et Ă  la rĂ©alisation du terma.

Parfois des pratiques prĂ©paratoires sont nĂ©cessaires pour favoriser les conditions. De l’aide peut aussi ĂȘtre demandĂ©e Ă  un autre tertön, comme cela a Ă©tĂ© le cas de Chokgyur Lingpa, au XIXĂšme siĂšcle, qui a sollicitĂ© le soutien de Jamyang KhyentsĂ© Wangpo, l’un des cinq rois tertöns, pour dĂ©coder certains textes. Pourtant, parfois cela ne suffit pas. Alors, si le terma a Ă©tĂ© dĂ©couvert mais que les conditions de son application et de sa transmission ne sont pas prĂ©sentes, le tertön devra redissimuler le terma et mettre en place les conditions afin qu’il puisse ĂȘtre redĂ©couvert plus tard, en tant que « trĂ©sor rĂ©vĂ©lĂ© deux fois ».

Les conditions des termas de la terre sont multiples et dĂ©pendantes des circonstances extĂ©rieures. Moment adĂ©quat, lieu, prĂ©sence du ou de la khandroma, disciples
 Si une de ces conditions manque, le terma ne peut ĂȘtre dĂ©couvert. Puis, mĂȘme si toutes les conditions sont rĂ©unies, le tertön doit parvenir Ă  en dĂ©chiffrer l’écriture symbolique et codĂ©e quand s’il s’agit d’un texte, le mettre en pratique pour en rĂ©aliser le potentiel spirituel, le faire authentifier auprĂšs d’un autre tertön, souvent un grand bodhisattva, avant de pouvoir le transmettre
 Do KhyentsĂ© YĂ©shĂ© DorjĂ©, un grand maitre dzogchĂšn du XIXeme siĂšcle, disait dans son autobiographie, que comme il Ă©tait trĂšs difficile d’avoir toutes les conditions pour les termas de la terre, les « meilleurs » termas Ă©taient ceux de l’esprit, moins vulnĂ©rables aux obstacles, oĂč le sens et le texte apparaissent en mĂȘme temps
 Encore faut-il que la graine spirituelle placĂ©e dans l’esprit du futur tertön puisse Ă©clore et les enseignements s’élever dans la nature de son esprit


RĂ©unir toutes les conditions des termas semble donc aussi rare que de trouver « une Ă©toile cĂ©leste Ă©mergeant de la terre » ou « un joyau prĂ©cieux Ă©mergeant du ciel ». Pourtant, par la force des souhaits et la bĂ©nĂ©diction de la lignĂ©e, des termas sont parvenus jusqu’à nous Ă  travers les siĂšcles. Nous rĂ©alisons alors que ces enseignements qui nous ont Ă©tĂ© transmis, ces textes que nous tenons entre nos mains et que nous mettons en pratique, sont de vĂ©ritables trĂ©sors, dont l’éclat est celui de la clartĂ© luminositĂ©, dont l’écrin est l’esprit du maitre en union avec celui du disciple et dont l’essence est celle, ultime, de l’esprit pur et parfait, celui du cƓur. Alors, avec une gratitude infinie, nous formulons Ă  nouveau le souhait que les termas, ces trĂ©sors spirituels, continuent Ă  ĂȘtre dĂ©couverts pour le bien des gĂ©nĂ©rations futures et celui de tous les ĂȘtres.

 

[1] Extrait de Sky Dancer. The Secret Life and Songs of the Lady Yeshe Tsogyel, Keith Dowman, ed Snow Lion – pp. 122-124.RETOUR

[2] Samantabhadra et Samantabhadri en union.  RETOUR


Bibliographie

Keith Dowman, Sky Dancer. The Secret Life and Songs of the Lady Yeshe Tsogyel, Snow Lion Editions

Dilgo Khyentse Rinpoche, The Life and Times of Jamyang Khyentse Chökyi Lodrö, Shambhala Publications

Jamgön KongtrĂŒl Lodrö ThayĂ©, translated by Yeshe Gyamtso, The Hundred Tertöns, Kathmandu Publications

Tulku Thondup Rinpoché, Les trésors cachés du Tibet, ed. Guy Trédaniel.

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