Le refuge et la montagne

Écrit par Nils Derboule
Dzogchèn Témoignages | Réflexions sur la vie
Nils explore comment la montagne nous renvoie à notre condition humaine, et à ce que refuge peut signifier dans la tradition Dzogchèn.
Série : L’été de la montagne
Le refuge et la montagne
Nous étions en randonnée pour la journée dans les Alpes suisses avec mes parents et mes trois frères, et en redescendant nous nous sommes trompés de chemin.
Tout aurait très bien pu se passer si le temps n’avait pas brutalement tourné et qu’il s’était mis à pleuvoir.
Imaginez : une famille perdue dans l’orage sur une montagne, quittant la vue dégagée des alpages pour s’enfoncer dans la forêt sans savoir où elle va. Quatre enfants (deux de quatre ans, un de sept – moi – et le plus grande de douze), sous les frondaisons dégoulinantes de pluie, avec le jour s’amenuisant.
Pourtant, je n’ai aucun souvenir d’avoir eu peur. Mon père s’inquiétait, pour sûr, et ma mère également. Mais moi ? Non. Je crois que j’avais juste confiance.
Vingt-cing ans plus tard, je me suis retrouvé au crépuscule dans le Jura, avec la neige et l’incertitude quant au fait de trouver un abri avant la nuit. Perdu au milieu d’une nature sauvage seul avec ma compagne, à cette heure entre chien et loup si particulière, j’ai cette fois-ci senti l’angoisse poindre – l’angoisse d’un petit humain sans refuge à la merci de l’immensité.
“Refuge, car cette nature primordiale est au centre de tout notre être, de toute notre existence, et qu’elle brille comme une maisonnée isolée dans la nuit.”
La montagne a cette capacité à nous renvoyer à notre finitude d’être humain. Bien sûr, lorsque tout va bien, que nous randonnons sur les sentiers balisés en discutant à bâton rompu, ou que nous dévalons les chemins à dos de vélo tout terrain en sautant les obstacles avec l’excitation de l’aventure et la maîtrise de notre véhicule, nous pouvons avoir l’illusion que nous sommes invincibles. Immortels, même.
Mais voilà qu’un grain arrive, que l’on prend conscience que l’on s’est égaré, que la nuit tombe d’un coup. Alors notre perception change du tout au tout. Nous voici projetés d’une insouciance légère vers la gravité de notre fin. Et si nous nous retrouvions coincés ici dans le froid et la noirceur de la nuit ? Et si notre pied ou notre pneu glissait dans un ravin ?
Dès lors, nous cherchons à nous rassurer. En vain : une fois ce sentiment né, rien n’y fait. Le seul moyen de retrouver la paix, c’est de nous tirer de ce mauvais pas. Pour cette fois. Ou bien de nous réfugier dans plus grand que soi.
C’est exactement la base du chemin de la Grande Perfection. Cette tradition qui, comme toutes les grandes traditions de l’humanité, part d’un constat indiscutable : tout être humain est né, et va donc mourir. Durant la vie, nous pouvons trouver des refuges temporaires à ce savoir inné qui nous accompagne sans cesse. Mais il suffit d’un tour en montagne, même sans danger – juste l’observation de la majesté, de la puissance tellurique de ces masses rocheuses – pour nous rappeler la réalité de notre condition d’être humain.
Il n’y a en réalité qu’un seul refuge inné : celui de notre nature fondamentale, qu’on peut parfois approcher dans notre quotidien et que le chemin du Dzogchèn propose de réaliser pleinement.
Une fois identifiée (ce que la Grande Perfection appelle la présentation à la nature de l’esprit), cette nature primordiale devient notre refuge. Refuge, car elle est au centre de tout notre être, de toute notre existence, et qu’elle brille comme une maisonnée isolée dans la nuit ; alors on y revient naturellement comme l’enfant égaré un jour de marché revient dans le giron de sa mère. Refuge, car le mental ne peut ni la saisir ni la comprendre, ce qui lui confère un caractère immuable et intemporel, à l’abri de tous les mouvements émotionnels et de toutes les croyances transitoires. Refuge, car elle est aussi indestructible que le diamant et que rien n’y personne, pas même nous, pouvons ne serait-ce que la rayer.
Expérimentant tout cela directement lors du premier contact avec notre nature primordiale, et répétant encore et encore cette rencontre, nous pouvons à chaque fois nous y abandonner avec la même confiance qu’un enfant de sept ans perdu dans la montagne le fait avec ses parents….
…un peu comme ma petite aventure en famille dans les Alpes suisses où, trempés et à la nuit tombée, nous avons finalement trouvé sur notre chemin une maison habitée par un couple très gentil, qui nous ont offert un abri sec et chaud… avec une tarte aux myrtilles qui sortait du four.
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