Le jeu du repli et du rejet

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Écrit par Nils Derboule

Nils Derboule est un ingénieur généraliste et chef de projet qui étudie et pratique le Dzogchèn depuis plusieurs années tout en restant dans l'activité.

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Dans “Le jeu du repli et du rejet”, premier article de la série “La vie ensemble”, Nils fait le lien entre les trois émotions fondamentales qui guident notre vie et leur nature véritable.

Le jeu du repli et du rejet

Le repli sur soi est une tendance que l’on observe partout. La peur le nourrit. Plus j’ai peur, plus je me sens mal émotionnellement et physiquement, et moins j’ai la force d’aller vers l’autre. Comme une mécanique bien huilée qui se met en branle, la répétition de cette émotion et de l’histoire qu’on brode dessus nous pousse à répéter encore et encore ce schéma, qui en devient rassurant. Peut-on donc en vouloir à notre voisine qui n’ouvre jamais sa porte lorsque l’on sonne, ou à notre ami d’enfance qui s’enferre derrière des écrans dans des conspirations virtuelles ?

Faut-il combattre ce repli sur soi ? Cette fuite ? Pour la Grande Perfection, cette tendance est intrinsèque à notre manière d’être. Elle est l’expression du fonctionnement de notre monde intérieur.

Notre vision du monde est profondément binaire : fuir, ou combattre. Aimer, ou rejeter. Être seul.e, ou entouré.e. Nous n’imaginons pas notre vie au-delà de ces deux positions qui alternent sans cesse. Un clignement des yeux suffit à changer d’avis. Qui n’a jamais vu ce pendule de Newton à cinq billes qui tapent les unes contre les autres dans un mouvement hypnotique ?

“Percevoir ces trois aspects de notre réalité tels qu’ils sont vraiment – des dynamiques naturelles, intrinsèques à nous-mêmes et à notre existence – nous libère de ce qu’ils paraissent être : un repli sur soi, le rejet des autres, l’angoisse du vide…”

On ressent la première comme un nécessaire repli sur soi, un besoin de fuite essentiel, un recroquevillement protecteur rassurant, peut-être, mais qui est en fait à la base telle une force centrifuge : un mouvement de la périphérie vers le centre. Dans la tradition du Dzogchèn, c’est une dynamique interne, dans le sens « qui va vers l’intérieur ».

Mais qui dit repli, dit rejet : l’huître face au danger expulse un jet d’eau juste avant de refermer sa coquille. Ce rejet, cet élan qui jaillit dans notre volonté de résister, de combattre, cette sensation de projeter notre colère vers les autres, de repousser les agressions du monde qui nous entoure, est simplement le mouvement miroir du précédent : une dynamique externe, « qui va vers l’extérieur ».

A ces deux dynamiques fondamentales, externe et interne, manque une troisième qui se trouve à la base des deux autres. Interprétée par nos sens et nos habitudes, nous la vivons comme une confusion mentale et émotionnelle, comme une peur insidieuse, une crise de panique, une angoisse qui nous ronge. Ou bien encore, moins dramatique, comme une sensation profonde et insaisissable de vide. Elle est pourtant le fondement, l’univers des possibles : une dynamique vide. Dynamique, car elle est potentiellement active, comme le mouvement suspendu de la bille du pendule en haut de sa course. Vide, car elle n’est pas l’origine des mouvements, mais leur potentiel. 

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Percevoir ces trois aspects de notre réalité tels qu’ils sont vraiment – des dynamiques naturelles, intrinsèques à nous-mêmes et à notre existence – nous libère de ce qu’ils paraissent être (un repli sur soi, le rejet des autres, l’angoisse du vide…). C’est ce que chaque exercice du Dzogchèn nous propose : ramener notre vision à la base même de notre expérience.

L’instrument crucial de ce retour à la source est la clarté, que l’on perd si vite aujourd’hui. La rappeler nécessite de prendre du recul, d’élargir notre champ de vision, d’avoir conscience des émotions, des sensations et des pensées qui influencent nos décisions. Mais si l’on veut véritablement découvrir ce qu’est cette clarté, pour la développer et la stabiliser, il nous faut aller à sa rencontre. Cela passe par un entraînement à se concentrer naturellement sur son origine, et pour cela, il vaut mieux être guidé.

Le jeu en vaut la chandelle : lorsque notre vision rejoint le fondement de notre expérience, on se retrouve littéralement dans le flot de l’existence. Notre vision fait corps désormais avec les trois dynamiques (interne, externe et vide). Nous savons alors comment aborder la tendance au complotisme de notre ami d’enfance, et nous avons l’intuition de la parole juste pour engager la conversation avec notre voisine. Ayant désenclavé notre vision du monde, nous sommes à même d’aller complètement, authentiquement et sans peur, à la rencontre de tout notre univers.

 

 

 

 

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