La tradition vivante : lignées Kama et Terma

Écrit par Denis Martin
Culture et traditions | Dzogchèn Introduction générale
Dans cet article « La tradition vivante : lignées Kama et Terma », Denis présente les deux lignées de transmission au cœur de la tradition Nyingma.
Série : Exposition des lignées Terma
La tradition vivante : lignées Kama et Terma
Pour que les enseignements Dzogchèn puissent « garder leur pureté, leur fraîcheur, leur grande efficacité et leur bénédiction jusqu’à aujourd’hui », ils doivent être transmis avec fidélité et vigueur de génération en génération. L’authenticité d’une tradition repose sur sa continuité vivante, qui permet de reconnaître et d’actualiser son essence, faute de quoi les enseignements risqueraient de se réduire à de simples textes figés ou à des pratiques dénaturées par des vues erronées.
Bien que ce soit le plein potentiel de la réalisation de sa propre nature qui est transmis du point de vue ultime, nous appréhendons pour la plupart d’entre nous les enseignements par la médiation d’instructions orales, de rituels, de textes et de pratiques spirituelles qui en constituent les voies d’approche par les supports formels.
Dans la tradition de la Grande Perfection du monde tibétain, la transmission revêt pourtant dès l’origine plusieurs dimensions en fonction de la capacité des êtres. Elle peut se produire d’esprit à esprit, sans expression verbale ni support tangible, directement par la nature primordiale, ou encore par signes, symboles ou vision pure. Depuis le premier maître humain, Garab Dorjé, à travers la lignée des Vidyādharas, jusqu’à Padmasambhava (Guru Rinpoché), ces transmissions s’effectuaient principalement entre un maître et un disciple unique. Par la suite, les enseignements furent diffusés plus largement, par des moyens habiles plus conventionnels, notamment la transmission orale, au sein des lignées que nous connaissons aujourd’hui. Les différentes dimensions de la transmission, ou lignées de transmission, se perpétuent néanmoins encore aujourd’hui entre maîtres et disciples de grande réalisation.
Au sein de l’école ancienne (tradition Nyingmapa) [1], deux systèmes de transmission distincts mais complémentaires assurent la continuité et l’actualisation des enseignements.
La lignée Kama (tib. ring brgyud bka’ ma, prononcer *ring gyu Kama)*, ou “lignée orale longue”, qui repose sur une transmission ininterrompue des enseignements depuis les maîtres fondateurs jusqu’aux générations contemporaines, garantissant leur authenticité et continuité. Trois grands maîtres – Padmasambhava, Vairocana et Vimalamitra – sont traditionnellement considérés comme les sources principales de cette diffusion au Tibet qui débute au VIIIème siècle.
“Parallèlement à la lignée Kama orale longue, les enseignements tantriques et Dzogchèn de la tradition Nyingmapa ont également été transmis, dès le XIème siècle, par la lignée courte des Termas, selon une dynamique de révélation progressive de cycles d’enseignements.”
La lignée Terma (tib. nye brgyud gter ma, prononcer *nyégu terma)*, ou “lignée courte des trésors révélés” ou Termas, qui apparaît dès le XIème siècle, et qui regroupe des enseignements provenant directement de Padmasambhava, Vimalamitra et Vairocana, révélés ultérieurement par des maîtres qualifiés, les Tertöns. Redécouverts au moment opportun, ces enseignements nous permettent d’accéder directement à des enseignements ayant conservé leur souffle (bénédiction) et leur efficacité originelle tout en étant adaptés à leur époque.
L’importance de la lignée Kama, que l’on nomme également transmission canonique longue, tient à son rôle dans la préservation et la transmission de l’ensemble du corpus Nyingmapa, depuis les enseignements fondamentaux des sutras et du Mahayana jusqu’aux pratiques les plus profondes du Dzogchèn.
À ce titre, la tradition Kama est souvent décrite comme la structure portante de l’école Nyingma, dans la mesure où elle inscrit ses enseignements à la fois dans leur origine indienne et dans une chaîne de transmission orale ininterrompue qui en préserve la pureté et l’authenticité. Les enseignements transmis oralement furent mémorisés et pratiqués au sein de lignées de maîtres réalisés, garantissent la continuité d’expériences vivantes et vérifiables. Dans l’école ancienne, le point principal de l’authenticité des lignées Kama passe par la filiation aux enseignements d’origine des premiers détenteurs dans le monde tibétain que sont Padmasambhava, Vimalamitra et Vairocana.
Au fil des siècles, les enseignements se sont progressivement développés et complexifiés, tant dans leurs aspects doctrinaux que pratiques, et ont finalement été couchés par écrit afin de servir de support aux instructions transmises oralement. A partir du XIIIème siècle, grâce au travail considérable de compilation et de classement réalisé par de grands maîtres tels que Ratna Lingpa (1403-1478), Terdak Lingpa (1646-1714) et Jigmé Lingpa (1729-1798), les textes originels de l’école Nyingma furent rassemblés et répertoriés dans deux grandes collections : le Recueil des textes canoniques (tib. bka’ma, Kama) et le Recueil des Anciens Tantras (tib. rnying ma rgyud’bum ; Nyingma Gyüboum).
Les enseignements Dzogchèn, que l’on retrouve en particulier dans le Nyingma Gyüboum reprennent la structure en trois séries (tib. sde gsum): la série de l’esprit (tib. sems sde ; semdé), la série de l’espace matriciel (tib. klong sde ; longdé) et la série des instructions directes (tib. man ngag sde ; men ngag dé). [2] Les deux premières séries furent introduites au Tibet par Vimalamitra et Vairocana et la série des instructions directes par Vimalamitra et Padmasambhava.
Parallèlement à la lignée Kama orale longue, les enseignements tantriques et Dzogchèn de la tradition Nyingmapa ont également été transmis, dès le XIème siècle, par la lignée courte des Termas, selon une dynamique de révélation progressive de cycles d’enseignements. Padmasambhava (Guru Rinpoché) est à l’origine de ce mode particulier de transmission, accompagné de sa compagne spirituelle Yéshé Tsogyal ainsi que plusieurs de ses disciples. Certains enseignements furent également dissimulés par Vairocana et Vimalamitra. On distingue généralement deux types de termas : ceux de la terre, dissimulés dans différents lieux tels que des lacs, des rochers, des temples ou d’autres sites sacrés, et ceux de l’esprit, dissimulés directement dans la nature de l’esprit des futurs tertöns. Dans les deux cas, les enseignements reposent dans l’esprit des tertöns ; cependant, le guide des enseignements [3] peut être tangible – comme un texte jaune, un objet, etc. – dans le cas des termas de la terre, ou intangible dans celui des termas de l’esprit. Même lorsqu’un texte est découvert comme terma de la terre, ses différents niveaux de sens se trouvent déjà présents dans l’esprit du tertön.
Les Tertöns, ou « découvreurs de trésors », sont tenus pour des manifestations de disciples accomplis ayant reçu au IXème siècle une transmission directe de Padmasambhava. Leurs activités se manifestent lorsque survient le moment propice à la redécouverte des Termas dissimulés. Ils jouent un rôle central dans le renouvellement et la vitalité de la tradition Nyingma. Le premier tertön, Sangyé Lama, considéré comme une émanation du roi Trisongdétsen, apparaît au XIème siècle.
Les enseignements révélés par ces maîtres ne se limitent pas à la simple découverte de textes anciens ou d’objets sacrés. L’enseignement redécouvert est pratiqué, adapté et intégré dans le contexte spirituel et culturel de son époque, tout en conservant « le souffle chaud de celui duquel il émane ».[4] Padmasambhava a effectivement institué la tradition de ce que l’on peut qualifier de véritables « mandats spirituels », en prophétisant la naissance du tertön et en définissant avec précision non seulement le lieu mais également le moment où les enseignements cachés, ou termas, devaient être découverts.
Comme le rappelle Jigmé Lingpa, qui occupe une place particulièrement importante aujourd’hui pour avoir révélé le cycle du Longchen Nyingthig, les termas ont été dissimulés et redécouverts pour quatre raisons principales : « pour que la doctrine ne disparaisse pas, pour que les instructions ne soient pas altérées, pour que les bénédictions ne s’affaiblissent pas et afin que la lignée de transmission s’en trouve raccourcie ». [5]
Avec la dynamique introduite par la tradition des Termas, le nombre de cycles d’enseignements ainsi que celui des lignées de transmission, tant monastiques que yogiques, se multiplient progressivement, donnant lieu à une diversification croissante, particulièrement marquée à partir du XVIIème siècle, avec une amplification aux XIXème et XXème siècles grâce, notamment, au mouvement Rimé (tib. ris med).
Si cette diversification répond au besoin des êtres, elle implique également des critères rigoureux d’authenticité (filiation et référence aux enseignements). Les lignées courtes des Termas reposent aussi sur la validation de l’enseignement par la réalisation des détenteurs de lignées et l’expérience directe des pratiquants, garantissant la continuité vivante et l’authenticité de la transmission.
Bibliographie
Tulku Thondup Rinpoché, Les trésors cachés du Tibet. La tradition Terma de l’école Nyingma du bouddhisme tibétain, (trad. Virginie Rouanet et Philippe Cornu). Editions Guy Tredaniel, 2000.
[1]La tradition Bön au Tibet comprend également des lignées Kama et Terma. RETOUR
[2] https://dzogchentoday.org/fr/quest-ce-que-le-dzogchen-11/ ; https://dzogchentoday.org/fr/quest-ce-que-le-dzogchen-12/ ; https://dzogchentoday.org/fr/quest-ce-que-le-dzogchen-13/. RETOUR
[3] “Les guides contiennent les prophéties et les instructions données aux tertöns avant qu’ils découvrent les termas. Ils les informent de leur qualité de tertön et leur indiquent comment, où et quand les trésors ont été cachés et seront découverts, la personne destinée à leur apporter son soutien, le détenteur de la doctrine et quels seront les principaux disciples”. Cf. Tulku Thondup Rinpoché, Les trésors cachés du Tibet. La tradition Terma de l’école Nyingma du bouddhisme tibétain, (trad. Virginie Rouanet et Philippe Cornu). Editions Guy Tredaniel, 2000, p. 67. RETOUR
[4] Op. cit., Les trésors cachés du Tibet (…), p. 58. RETOUR
[5] Op. cit., Les trésors cachés du Tibet (…), p. 57. RETOUR
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