La marmotte est-elle un yogi ?

Écrit par Damien Brohon
Blog | L'aventure Dzogchèn | Les bases du Dzogchèn
Dans “La marmotte est-elle un yogi ?”, Damien esquisse une définition de ce que peut être un yogī dans la tradition Dzogchèn.
Série : L’été de la montagne
La marmotte est-elle un yogi ?
Karima Carambar et Jean-Donald Tambourin randonnent dans les Alpes. L’air est cristallin, l’horizon illimité et les idées claires. Ils ont déjà atteint une certaine altitude quand, au sortir d’un bosquet de conifères, ils débouchent sur une vaste prairie alpestre. Et là… ils voient se dresser la silhouette hiératique d’une marmotte ! Immobilisation totale ! Observation ! Et question ! La marmotte pourrait-elle être un yogi ? En effet, depuis peu Karima et Jean-Donald s’intéressent à la tradition du Dzogchèn (la Grande Perfection). Ils ont lu des textes mettant en scène des yogis et yoginis se retirant dans des ermitages isolés – des « déserts » au sens médiéval du terme (tib. dben gnas). Ceux-ci cultivent l’aise naturelle loin des conventions sociales. Lorsqu’ils voient la belle posture parfaitement immobile du rongeur de montagne (lat. marmota), ils ne peuvent s’empêcher d’associer cette image aux récits sur la vie yogique. En effet, la marmotte ne se préoccupe pas de l’image qu’elle projette, ne construit pas de récit complexe sur elle-même, ne se tourmente pas avec le sens de sa vie et ne cherche pas à créer une « meilleure version d’elle-même ». Elle demeure spontanément présente à son environnement et suit sans conflit ses rythmes naturels. Karima et Jean-Donald sont de jeunes urbains actifs et surmenés et aimeraient vraiment bien avoir les mêmes qualités que ce mammifère des altitudes…
“Il est souvent dit que l’existence de yogī est la dernière dans le cycle infini des renaissances – le prélude à l’Éveil total, complet et définitif. ”
Mais qu’est-ce au juste qu’un yogī ou une yogīni ? Ce terme désigne en sanskrit une personne qui pratique le yoga, soit « l’union » à la nature de la réalité. Il s’agit de faire l’expérience directe, à la première personne, de ce que pointent les enseignements du Dzogchèn. On pourrait savoir tout sur tout et mieux que tous mais garder un esprit ordinaire et confus. Il s’agit pour la yogīni d’aller voir et d’éprouver “ corps et âme” ce que ces mots désignent. La figure du yogī est souvent très évocatrice pour des occidentaux postmodernes. C’est elle qui inspire nos deux randonneurs au point qu’ils la reconnaissent en une paisible marmotte. Karima et Jean-Donald n’ont pas envie d’adhérer à aucune nouvelle croyance. Trop de mots, trop d’idées, trop de déceptions. Par contre, ils aspirent à découvrir la vérité de leur être. Cette découverte ne peut prendre pour eux que la forme d’une expérience directe. ils veulent l’effet “ Whaow ” !
Mais comment faire pour que ce ne soit pas un trip de plus? Pour qu’il y ait une véritable libération de l’esprit et une reconnaissance de sa nature radieuse de vacuité-luminosité, il importe d’embrasser vraiment l’attitude d’une yogīni. Celle-ci dédie toute son existence à l’éveil. Il est souvent dit que l’existence de yogī est la dernière dans le cycle infini des renaissances – le prélude à l’Éveil total, complet et définitif. Les critères mondains n’ont plus du tout cours, seul importe l’éveil. Ceci s’appelle l’émergence de la certitude (tib. nges ‘byung). Comme dit Nyoshul Khen Rinpoché (1932-1999) dans un de ses poèmes :
« Même si je demeurais dans une belle demeure resplendissante de l’or le plus fin,
Jonchée d’amas de joyaux divers,
Je n’en serais pas pour autant aveuglé par la farouche
Arrogance née de l’appétit qu’éveillent ces merveilles.
Que je réside dans un bosquet au frais ombrage,
Bon refuge de l’homme de rien,
Pour logis une petite hutte faite de paille tressée,
Les lamentations qui plongent l’esprit dans l’espoir ou la crainte,
Je n’en ai cure. »[1]
Ce grand maître, que j’ai eu le bonheur de rencontrer, ne se payait pas de mots mais incarnait ce qu’il dit dans ce poème. Il émanait de lui une aise et une joie profonde. Sa vie était faite d’une multitude de hauts et de bas. Il avait été moinillon malmené, mendiant, ermite, vivant parmi les sādhus en Inde, érudit reconnu et enseignant devant des foules, empoisonné, etc. Il ne s’identifiait à aucune de ces expériences de la vie. Seule lui importait la reconnaissance pleine et entière, instant après instant, de la nature de l’esprit. Pour son bien comme pour celui des êtres. En effet, le yogī offre au monde ce présent suprême : montrer que cette nature de Bouddha que recèle le cœur des êtres est reconnaissable et réalisable dans une existence humaine. C’est ce que pouvait ressentir quiconque l’approchait.
Cette simplicité radicale échappe à tout cadre social préétabli et reconnaissable. Les yogīs et yoginis peuvent vivre dans les ermitages les plus reculées mais aussi dans l’agitation des grandes villes. Même leur entourage peut tout à fait ignorer ce qu’elles pratiquent. Cette tradition abonde en exemple d’humbles yogīs cachés qui – au moment de la mort – atteignent le Corps d’arc-en-ciel soit la dissolution des éléments matériel du corps dans leur nature lumineuse.
Est-ce le cas de la marmotte croisée par Karima et Jean-Donald ? Peut-être… Qui sait ? Pendant que nous parlions, l’auguste rongeur a filé dans son terrier. Nos deux amis reprennent leur randonnée sans savoir si la marmotte est un yogi mais nous aurons au moins ici tenté de définir ce qu’est un yogī.
[1] Nyoshul Khen Rinpoché, Le chant d’illusion et autres poèmes, trad. Stéphane Arguillère, Paris, Gallimard, 2000,Ibid. p. 49. RETOUR
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