La Grande Perfection au travail ?

Écrit par Vincent
Blog | Témoignages de la vie quotidienne
Dans cet article “La Grande Perfection au travail ?” Vincent s’interroge sur la place de la pratique au travail et sur la question de leur compatibilité.
Series: Travail et Dzogchèn
La Grande Perfection au travail ?
Lundi matin, 6h.
BIP BIP BIP. Le réveil sonne. “Allez ! Debout ! Faut aller bosser !” L’esprit encore embrumé, je me douche, m’habille et prends un café. BIP BIP. J’entre dans la voiture. Vingt minutes plus tard… BIP. Le portail s’ouvre. Me voilà garé. Je marche jusqu’à l’entrée. BIP. Déverrouille la porte, monte les escaliers.
— “Salut ! Ça va? ” Je m’assieds, allume le PC.
— Eh, tu veux un café?
— Oui s’il te plaît.”
BIP. C’est prêt. Des heures à taper sur un clavier. Puis vient la pause déjeuner. Ni une, ni deux, le repas disparaît. BIP BIP BIP. Le téléphone n’arrête pas de sonner.
Pas une minute pour penser à la Grande Perfection, alors s’y entraîner, je n’ose même pas l’envisager…
Et pourtant “la pratique quotidienne du dzogchen est simplement la vie quotidienne elle-même” disait Dilgo Khyentsé Rinpoché.
Alors qu’est-ce que j’ai manqué ?
Il faut se rendre à l’évidence, dans mes représentations mentales, la pratique et la vie ordinaire sont deux domaines bien éloignés. Dans mon esprit, la première c’est être tranquillement assis sur un coussin tandis que la seconde, c’est être au boulot ou à la maison, agité.
Mais doivent-elles vraiment être séparées ?
Lorsque Vimalakīrti voit Śāriputra tranquillement assis sous un arbre dans la forêt, ne lui dit-il pas :
“il n’est pas nécessaire de s’asseoir comme vous le faites pour être tranquillement assis » [1]
“Voilà comment jadis pratiquaient nos grands ancêtres ; c’est en travaillant de leurs mains qu’ils maîtrisaient la voie”. Dôgen
Puis il poursuit :
“Manifester toutes les attitudes du corps sans quitter le recueillement de cessation, c’est cela, être tranquillement assis. Laisser paraître les préoccupations vulgaires sans renoncer aux réalités de l’Eveil, c’est cela, être tranquillement assis (…)”.
Peut-être est-ce cela qui m’échappe : pratiquer ce n’est pas rechercher le calme, s’extirper du monde et ne plus le voir tourner. Mais au contraire : tout en maintenant la vue sur ce que je suis réellement, y demeurer.
Or j’ai l’impression que pour beaucoup d’entre nous — et je m’inclus pleinement dans ce “nous” —, nous entretenons une vision fantasmée de l’entrainement et de comment pratiquer. Nous souhaiterions être comme le héros du film qui gravit le sommet de la montagne, pour rejoindre dans un temple en bois un vieux maître barbu, s’exprimant uniquement par des proverbes obscurs aux drôles de sonorités. Alors que concevoir la pratique au travail, jamais !
Mais est-ce bien comme cela qu’on arpente le chemin? Est-ce seulement une possibilité ?
Dans son article “Vivre et mourir à la manière Dzogchèn”, Johanne nous raconte la très inspirante vie de Péma, cuisinier dans un monastère dzogchèn pour qui la pratique n’a jamais été autre chose que de “simplement faire avec les conditions de [son] existence”, en vivant sa vie de cuisinier tout en maintenant la vue essentielle de la nature de l’esprit dans son activité.
Voilà peut-être notre véritable montagne, le chemin que nous devons arpenter.
Alors oui, mettre en pratique les enseignements autour de la machine à café, ou maintenir la présence dans un contexte professionnel fait moins rêver que l’idée du yogi perdu dans la montagne, mais n’est-ce pas notre souhait que de nous (r)éveiller?
Il n’y a pas, d’un côté, un monde pur et de l’autre, un monde souillé. De même, il n’y a pas un monde de la Grande Perfection qui serait opposé au monde du travail de l’autre côté.
Comme le dit encore Vimalakīrti :
“Les conceptions erronées, voilà la souillure. Pas de conceptions erronées, voilà la pureté. La distorsion voilà la souillure. Pas de distorsion, voilà la pureté. La saisie du moi, voilà la souillure. Pas de saisie du moi, voilà la pureté”.
Cette distinction entre pratique et vie ordinaire est une projection. Traditionnellement, il n’y a aucune incompatibilité. Comme le dit Dôgen dans ses Instructions au cuisinier zen : “Voilà comment jadis pratiquaient nos grands ancêtres ; c’est en travaillant de leurs mains qu’ils maîtrisaient la voie”. Se rappeler des enseignements et pratiquer lorsqu’on coupe un oignon, qu’on parle à un collègue, ou qu’on tape sur un clavier, voilà une chose qui est à notre portée.
Travail et Grande Perfection ne sont donc pas ennemis, ils ne l’ont jamais été, mais peuvent être alliés !
…BIP BIP le téléphone sonne toujours.
Le bureau est toujours le même, les collègues n’ont pas bougé.
BIP BIP un appel …
Ou un rappel.
Tout dépend de l’esprit en train de l’écouter !
[1] Toutes les citations de Vimalakīrti présentent dans cet article proviennent du Vimalakīrtinirdeśasūtra ou Sutra de Vimalakīrti. RETOUR
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