Être son propre maître

Écrit par Grégoire Langouet
Blog | Dzogchèn Introduction générale | Philosophie dzogchèn
La relation avec un maître exige du discernement. « Être son propre maître » offre des clés pour comprendre la dévotion et éviter les dérives.
Série : La relation maître-disciple
Être son propre maître
Malgré des témoignages et des textes de plus en plus précis et clairs, une certaine confusion règne encore souvent autour du terme même de “maître”. Il déclenche parfois une forme de rejet automatique, de réflexe de défense. Pourtant, cette lecture moderne est largement anachronique et passe à côté de ce qui est réellement en jeu dans les traditions spirituelles authentiques. Ainsi, on évoque souvent à ce propos, dans le langage contemporain, la dépendance, la perte de contrôle ou d’autonomie, notamment à l’égard de prétendus “guru” spirituels. Une telle représentation est pourtant bien éloignée de la réalité de la relation au maître telle qu’elle est envisagée dans toutes les traditions authentiques, et plus spécifiquement dans celle du dzogchèn, ou “grande perfection”.
Plusieurs articles de ce blog sur la relation au maître dans le dzogchèn et le bouddhisme tibétain ont déjà largement clarifié ce type de lien tout à fait unique entre maître et disciple : les fonctions du maître, y compris dans d’autres traditions (Série, “L’ami de bien”, 1-4), le type de relation dont il s’agit ou encore les trois manières de “servir”, révérer ou respecter les maîtres (tib. zhabs tog rnam gsum), etc. Entre plusieurs récits du passé sur les premiers maîtres du dzogchèn et ceux contemporains de Mila Khyentsé Rinpoché avec son propre maître, Alags Chörten, une conception plus fondamentale du “maître” en tant que miroir et reflet de notre propre nature se devine, le maître – femme ou homme – étant alors un “moyen habile”, un principe de méthode – mais ô combien précieux et indispensable – dont l’élève doit faire usage, avec clarté et discernement, pour reconnaître sa propre nature primordiale.
“Ce qui aliène ou soumet n’est donc pas la “dévotion” librement consentie envers le maître, mais la dépendance inconsciente, issue des représentations de notre ego, à nos habitudes mentales et à notre illusion de contrôle.”
Ainsi, l’engagement envers un “maître”, distinct de toute soumission aveugle exempte de volonté ou d’esprit critique, est plus justement dénommé “dévotion” (mos gus), qui évoque l’idée d’un respect authentique. Mos (”meu”) dénote l’aspiration, la motivation, l’élan vers ; et gus (”gu”), le respect profond, la révérence. Il s’agit donc avec la “dévotion” d’une aspiration profonde et d’une confiance inébranlable dans la nature ultime de toutes choses que le maître nous aide progressivement à reconnaître au fur et à mesure de notre cheminement. Il ne s’agit donc en rien d’une obéissance servile à une personne, mais d’un abandon confiant, d’une ouverture, d’un appel et d’une aspiration vers ce que nous sommes plus réellement, plus authentiquement. Cet engagement suppose bien évidemment un grand discernement et une évaluation préalable de ce à quoi nous remettons notre confiance — ce qui nécessite un certain temps d’observation. Nous pourrions donc demander au “cheminant spirituel” sceptique qui sommeille en nous, à quoi est-ce que je m’en remets habituellement, si ce n’est au maître en tant que nature primordiale ? Ma perception ordinaire de la réalité n’est-elle pas une sorte de dépendance à mes propres tendances et habitudes personnelles ? Pourrais-je réellement parvenir à m’en libérer en ne m’en remettant qu’à moi-même ?
Le maître authentique n’exige pas la soumission ou la dépendance : il oriente vers ce qui dépasse à la fois le maître en tant que “personne” et le disciple, à savoir vers une conception du “maître” en tant que nature ultime de la réalité – le terme de maître pouvant alors être trompeur. De plus, dans le Dzogchèn, le maître sous sa forme humaine n’impose jamais rien. Il est là pour guider et nous présenter à la reconnaissance directe de la nature de notre propre esprit. Nous seuls devons cheminer.
Ce qui aliène ou soumet n’est donc pas la “dévotion” librement consentie envers le maître, mais la dépendance inconsciente, issue des représentations de notre ego, à nos habitudes mentales et à notre illusion de contrôle. S’engager et “dépendre” d’une voie ou d’un maître spirituel, c’est donc s’entraîner à cesser d’obéir à nos mécanismes automatiques qui ne font précisément que nous maintenir soumis, hors de notre propre maîtrise — et nous entravent sur un chemin de libération.
De ce point de vue, la “dévotion” peut alors devenir le geste le plus libérateur qui soit… Une relation juste au maître ne produit donc aucune dépendance durable mais elle conduit progressivement, tout au contraire, à développer une réelle autonomie intérieure, à “devenir son propre maître” (tel que Dzongsar Khyentse Rinpoché traduit rang dbang — prononcer “rang wang” : “être à soi-même sa propre puissance”).
Au final, la question importante n’est donc peut-être pas : “faut-il se soumettre ?” mais plutôt : “à quoi sommes-nous déjà soumis sans le savoir ?” Et à partir de là, à quoi d’autre nous “soumettre” pour n’être plus soumis à rien – mais regagner la parfaite et complète liberté qu’est notre condition ultime et originelle.
Note
Sur ce sujet, lire par exemple le livre de Dzongsar Khyentsé Rinpoché, Le Gourou boit du bourbon ?, Padmakara, 2018. RETOUR
Plus d’articles
L’appel de la lignée
Dans « L’appel de la lignée » Mila Khyentse parle de la lignée Dzogchèn de son maître Alags Chörten, appelée « la lignée de Diébou ».
La prière qui exauce les souhaits
Dans « La prière qui exauce les souhaits », Mila Khyentse nous transmet une prière écrite par son maître pour les temps difficiles.
Le quatrième temps
Dans cet article « Le quatrième temps », Johanne nous parle des trois temps… et du quatrième temps, au-delà du temps.



