Soyez authentique !

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Écrit par Denis Martin

Denis est juriste et diplômé en protection de l’enfant. Titulaire d’un postgrade en écologie et sciences de l’environnement, il contribue également au développement du site de La Sauveté.

Blog | Dzogchèn Introduction générale

Denis explore l’authenticité dans la relation maître-disciple, un espace vivant où la reconnaissance de la nature de l’esprit peut advenir.

Série : La relation maître-disciple

 

Soyez authentique !

 

L’injonction résonne partout. Elle titre les ouvrages de développement personnel, défile sur les blogs à la mode, et s’impose désormais au cœur des stratégies de communication. Portée par les algorithmes des réseaux sociaux, l’authenticité, le « vrai », est devenue une valeur omniprésente.

Centrale dans les enseignements bouddhistes et dzogchèn, l’authenticité revêt des dimensions multiples, parfois bien éloignées de celles aujourd’hui mises en avant. Ces traditions ne l’envisagent pas seulement sous l’angle des qualités attendues du maître et du disciple, mais aussi à travers la relation qui les unit et le principe fondamental de la transmission sur lequel elle repose.

S’agissant du maître, la tradition ne réduit pas son authenticité à des qualités personnelles ou morales. Un maître authentique est avant tout le détenteur vivant de l’enseignement et de la bénédiction de la lignée, celui par lequel la transmission s’incarne et se perpétue. Son authenticité ne se mesure ainsi ni à son charisme, ni à son style, ni à l’impression qu’il produit, mais à la continuité ininterrompue de la transmission. Le maître authentique est celui qui, lorsque les conditions sont réunies, nous montre la Grande Perfection, l’ayant lui-même totalement réalisée.

Quant au disciple, son authenticité se révèle au début dans la sincérité de son engagement et l’ouverture de son esprit, ainsi que dans sa capacité à recevoir l’enseignement sans laisser ses attentes, ses projections ou ses résistances trop l’altérer. Facile à dire, plus difficile à réaliser…

 

 “C’est alors à cet instant précis que l’authenticité de la relation cesse d’être une simple injonction, ou un idéal abstrait, et devient un espace vivant où la reconnaissance de la nature de l’esprit peut advenir .” 

Combien d’entre nous se reconnaîtront dans ces instants inconfortables où, dans notre interaction avec notre maître, nous prenons conscience de notre confusion, de l’absence de clarté dans notre intention, de notre désir d’être apprécié ou de notre crainte d’être rejeté ? Il arrive aussi que nous cherchions à tout prix à recevoir des transmissions, si possible les plus « ultimes », tout en redoutant paradoxalement l’engagement qu’elles impliquent.

Rien de nouveau « sous la tradition » : tant que l’ignorance, la colère-aversion, le désir-attachement, la jalousie et l’orgueil demeurent, notre relation au maître est le miroir sans fard de nos illusions, révélant sans détour nos tendances et nos aveuglements. Pourtant, en tout temps et en toute circonstance, le maître pointe toujours notre nature primordiale et le chemin qui permet de la reconnaître.

C’est là que les pratiques préliminaires, propres à la voie graduelle du Dzogchèn, prennent toute leur importance. La relation maître-disciple n’est ni conventionnelle ni simplement pédagogique ; elle constitue le support vivant de la transmission. Tant que la vue se limite à une compréhension intellectuelle, la relation authentique ne peut s’établir.

Ainsi que nous le rappelle Nyoshul Khen Rinpoché dans son commentaire du Rugissement du Lion de Jigmé Lingpa : « S’appuyant sur ces croyances illusoires, les êtres développent l’orgueil ainsi qu’une notion réifiée selon laquelle ils existeraient comme une entité séparée. Cela constitue un aspect de ce que les enseignements dzogchèn désignent comme « l’ignorance conceptuelle » (tib. kun brtags ma rig pa, prononcer kuntag marigpa), la deuxième des trois formes d’ignorance. De cette ignorance fondamentale, fondée sur l’idée que nous existons en tant qu’entité distincte, tout le jeu de l’attachement et de l’aversion se déploie ». [1]

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La relation authentique avec un maître repose également sur l’échange et la confrontation des vues. Une phase prolongée d’observation, pouvant s’étendre sur plusieurs années, est alors essentielle avant de s’engager dans la dimension profonde de la transmission. Comme le relève à ce propos Mila Khyentse Rinpoché : « Il est crucial de prendre le temps de s’observer mutuellement avant de s’engager pleinement dans cette relation. Cette notion est essentielle : il n’y a pas de maître universel parfait. Chaque individu doit trouver celui qui lui correspond ». [2] Ce temps d’observation permet également à l’élève d’affiner son discernement et d’éprouver l’authenticité du maître, tandis que ce dernier évalue la motivation réelle et l’aptitude de l’élève à recevoir des initiations [3] et à s’engager pleinement sur un chemin de réalisation. Ainsi, la véritable transmission ne se fonde ni sur la précipitation ni sur l’autorité, mais sur la préparation et la confiance. Ou pour reprendre les mots de Mila Khyentse Rinpoché : « Le lien entre le maître et le disciple, l’enseignant et l’élève, est normalement un lien d’équilibre, et la rencontre se fait là où chacun se trouve ». [4]

Plus traditionnellement, on parle d’une relation authentique lorsque la dévotion (tib. mos gus, prononcer mögu) du disciple rencontre la bénédiction (tib. byin rlabs, prononcer djinlab) de la lignée qui est transmise par le maître.

Cette dévotion, et le respect qu’elle engendre envers le maître, ne doit en aucun cas restreindre notre besoin d’échange et de clarification.  Questionner certaines instructions ou confronter nos vues avec le maître n’est pas un affront ; c’est, au contraire, indispensable pour éviter de s’engager dans des pratiques que l’on ne maîtrise pas.

De même, accepter que le maître nous révèle nos obstacles et nous confronte à nos erreurs de vue et de pratique est essentiel sur le chemin de la réalisation, comme nous l’enseigne Nyoshul Khen Rinpoché : « Il est dit dans les enseignements du bouddhadharma qu’il vaut mieux être conscient d’un seul défaut que de connaître cent choses. Si nous ne sommes pas conscients de nos défauts et de nos erreurs, ils finiront par nous envahir et détruire notre pratique, comme des bandits qui attendent le moment propice pour attaquer. En général, nous bavardons sans fin sur « l’essence », marmonnant ceci ou cela à propos de « la présence » ou du « Dzogchèn », sur tant de sujets. Il n’y a pas de fin à ce dont nous pouvons parler ; il n’y a vraiment aucune limite. Mais si nous restons inconscients de nos défauts et de nos erreurs, ils reviendront nous hanter. Ils attendront patiemment, et un jour, nous découvrirons des erreurs et des déviations dans notre pratique ». [5]

Il souligne enfin que s’engager sur une telle voie de transcendance sans dévotion authentique ni confiance totale dans la bénédiction de la lignée expose à davantage d’obstacles que d’accomplissements. « Sans une vision pure (tib. dag snang, prononcer danang), sans foi et sans respect profond des enseignements et de la lignée, le lien de ces personnes avec les enseignements peut être endommagé et leur compréhension et leur expérience seront obscurcies. Cela peut conduire à adopter des attitudes erronées, voire négatives, envers les enseignements dzogchèn, qui peuvent rester des obstacles sur le chemin pendant de nombreuses vies. C’est comme donner à un jeune enfant quelque chose d’extraordinairement précieux pour qu’il joue avec. Ne comprenant pas sa valeur, l’enfant finira par se lasser de ce précieux objet et cherchera d’autres choses avec lesquelles jouer. C’est pourquoi un enseignant authentique saura quand l’élève est prêt à être initié au Dzogchèn ». [6]

C’est alors à cet instant précis que l’authenticité de la relation cesse d’être une simple injonction, ou un idéal abstrait, et devient un espace vivant où la reconnaissance de la nature de l’esprit peut advenir.

[1] The Fearless Lion’s Roar Profound Instructions on Dzogchen, the Great Perfection Nyoshul Khenpo Jamyang Dorje. Commentaries on Jigme Lingpa’s The Lion’s Roar. Snow Lion Boston & London 2015. Page 148 (version Kindle). Traduction libre de la version anglaise.  RETOUR

[2] A l’école du Dzogchen. Entretiens de Ludovic Fontaine avec James Low, Geshe Lhundup, Mila Khyentse Rinpoche, Philippe Cornu. Éditions Almora, 2024. Pages 56-57.  RETOUR

[3] La tradition insiste sur le fait qu’il est impossible de comprendre, expérimenter et réaliser les enseignements sans recevoir la lecture (« souffle ») d’instruction (tib. lung, prononcer loung), la transmission de pouvoir (tib. dbang, prononcer ouang), et les instructions cruciales (tib. man ngag, prononcer men nak) par un maître authentique.  RETOUR

[4] Op. cit., A l’école du Dzogchen (…), page 55.  RETOUR

[5] Op. cit., The Fearless Lion’s Roar (…), page 194 (version Kindle). Traduction libre de la version anglaise.  RETOUR

[6] Op. cit., The Fearless Lion’s Roar (…), page 198 (version Kindle).Traduction libre de la version anglaise.   RETOUR

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