Sur les chemins de montagne

Écrit par Maréva Bernard
Dzogchèn Pratique | L'aventure Dzogchèn
Maréva présente l’approche du randonneur et du berger, qui oscillent entre effort et contemplation, à l’image du pratiquant dzogchèn
Série : L’été de la montagne
Sur les chemins de montagne entre effort et contemplation
Il existe mille et une manières de cheminer.
Alors que nous avons parfois le sentiment de devoir faire beaucoup d’efforts, nous projetons une vision idéalisée d’un chemin sans effort, comme le randonneur fantasme parfois sur la vie du berger. Pourtant du randonneur au berger, la séparation des deux mondes n’est que de surface.
Si on les regarde au petit matin :
Le randonneur, équipé de son sac, de ses bâtons télescopiques et de sa poche à eau a étudié son itinéraire. Il va faire 18km et 1025 mètres de dénivelé aujourd’hui, objectif le col du loup pour une belle vue sur la vallée. Un pierrier l’attend au kilomètre 12 mais il a les bonnes chaussures pour cela et il est entraîné. Il se gare sur le parking du sentier avec tout son barda.
Au même moment, le berger vient de prendre son café au réchaud face au lever du soleil, il a l’habitude de dormir ici mais s’émerveille chaque jour face au ciel changeant. Aujourd’hui, il replie son paquetage, un petit sac à dos pour 2 mois d’itinérance, car il va changer d’alpage. Son troupeau est dispersé mais ses chiens veillent, le vent caresse son visage.
En ce début de journée, la charge mentale du randonneur et l’appréciation du moment présent du berger semblent assez évidentes. Mais cela n’est que temporaire. Car, alors que la journée avance, d’autres histoires commencent à se raconter.
“Leur journée se compose d’effort et de contemplation, en alternance, et dans ce va et vient se glisse leur cheminement.”
Au kilomètre 14, le randonneur a entendu un pic-vert, il a reconnu le bruit du bec sur le bois, et rapidement repéré son plumage chatoyant. Du pic-vert, il a monté son regard sur le dessin de l’écorce, il a pris conscience de l’odeur des pins, il a noté les nuances de vert, il a respiré profondément, et recommencé à marcher le coeur un peu plus léger. Au col du loup, c’est le ciel qui l’a saisi, des filets de nuage zébraient le ciel et les crêtes se dessinaient au loin. Cela faisait longtemps qu’il n’avait pas profité d’une vue aussi vaste.
En un instant, tout l’effort du randonneur et toute sa préparation se sont fondus dans les battements de son coeur après l’effort, dans les sons de la vallée, dans le parfum de fleurs dans l’air. Il s’est assis sur un banc, a sorti sa gourde, et oublié de vérifier ses constantes sur sa montre connectée.
De l’autre côté, le berger a aussi bien entamé sa journée. Il a croisé un bûcheron qui lui a parlé d’attaques de loup et cela le préoccupe. Il attend d’avoir plus de réseau pour savoir si des signalements ont été passés dans le secteur où il se trouve. Son esprit anticipe, le risque, la distance à parcourir, l’éventuel changement de parcours à prévoir pour l’année suivante. La magie du ciel changeant s’est voilée de ses préoccupations.
En marchant vers la prairie suivante, il analyse mentalement la qualité de l’herbe. Sans regarder les sommets au loin, il calcule s’il pourra laisser ses brebis y paître suffisamment longtemps. Depuis que le climat se réchauffe, les sécheresses successives lui compliquent la tâche. L’espace d’un instant il se sent las. Puis quelques rapaces passent dans le ciel et sa lassitude s’envole un instant dans le balai des ailes déployées, portée par le vent.
Puis la rencontre advient.
Juste après le pierrier alors que le GR et la draille fusionnent, le randonneur et le berger se croisent. Le premier a sorti une barre énergique pour reprendre des forces rapidement pour les derniers kilomètres tandis que le second a attrapé une brindille d’herbe qu’il mordille, car le goût de la montagne lui fait le même effet que le lever du soleil.
Ils ne sont pas si différents. Leur journée se compose d’effort et de contemplation, en alternance, et dans ce va et vient se glisse leur cheminement.
Le pratiquant dzogchèn aussi alterne. Il planifie, s’équipe, fait des efforts, et parfois hume, respire, et embrasse l’immensité.
Le randonneur a ses kilomètres à parcourir, le berger son troupeau à changer d’alpage et le pratiquant dzogchèn sa retraite à organiser.
Son programme est minutieusement préparé. Les courses sont faites et la trousse à pharmacie a été vérifiée trois fois. Il répertorie son matériel de pratique, le nombre de coussins suffisant pour caler son assise, met son réveil à 5h en grimaçant un peu parce qu’il n’est pas du matin mais fait confiance aux instructions.
A la fin de la première semaine, un rythme s’est installé. Le coussin a gardé l’empreinte de la veille. Les gestes du petit-déjeuner sont automatiques. L’effort de visualisation dans la pratique laisse progressivement la place à une émergence naturelle. À la fin de sa retraite, alors qu’il reprend le train, il sent que ce qu’il y a trouvé l’accompagne encore. La contemplation ne dépend pas de la cabane dans laquelle il pratiquait, mais de son esprit.
Puis 350 mails non lus le font déconnecter et le soir en arrivant chez lui, il réinstalle son coussin et s’assoit en souhaitant que ça le détende, puis se rappelle que ce n’est pas l’objectif. Il se rappelle de ce qu’il a trouvé en retraite, se relie à la lignée et fait des souhaits pour l’éveil de tous les êtres.
Le pratiquant oscille entre l’effort et la contemplation et cet oscillation fait partie de son chemin, jusqu’au moment où les deux se rejoignent pour devenir d’une unique saveur.
Comme le randonneur et le berger qui marchent sur la montagne, et se font cueillir par la beauté du monde quand la vue se dégage.
Plus d’articles
Ignorance
Dans cet article, Paul définit L’ignorance (ma rig pa) : ignorer sa propre nature, donc croire à l’existence d’un soi et d’une réalité phénoménale existants par eux-mêmes.
Le Tertön
Dans « Le Tertön », Nils évoque les processus suivis par les tertön pour redécouvrir les trésors que Padmasambhava leur a confiés.
L’histoire des premiers maîtres : Sri Simha
Nous continuons l'histoire des premiers maîtres du Dzogchèn avec Śrī Siṃha, qui structura la troisième série du dzogchèn en quatre cycles.




