Nuit étoilée

Écrit par Johanne Bernard
Dzogchèn Pratique | Dzogchèn Témoignages
Dans “Nuit étoilée”, Johanne, en bivouac en montagne, contemple le ciel étoilé, révélateur de notre nature primordiale.
Série : L’été de la montagne
Nuit étoilée
L’été est une saison propice à l’observation du ciel étoilé. Juste après le coucher du soleil et sa radiance aux tons rouges, au moment de l’heure bleue où, sous la ligne d’horizon, l’atmosphère s’emplit d’un bleu profond, émerge dans le ciel la première étoile, Vénus, celle du berger. Puis viennent Jupiter, les trois « Rois Mages » de la ceinture d’Orion, et, si le ciel est clair, c’est peu à peu la voie lactée tout entière qui s’offre à nos yeux émerveillés.
La contemplation du ciel fait partie de la tradition dzogchèn. On la retrouve dans les pratiques de Trekchö et Thögäl. De jour, devant un ciel bleu sans nuage, elle invite, en nous plongeant dans son infinitude, à prendre conscience de l’aspect non duel de notre existence et à réaliser notre nature primordiale. De nuit, c’est la lumière des étoiles et de la lune qui prennent le relais pour qui a reçu les instructions adéquates, transmises de bouche à oreille et de maître à disciple, pour que nous puissions réaliser le scintillement lumineux naturel de notre esprit. Pratiquée lors des retraites, la contemplation du ciel se faisait traditionnellement dans les ermitages en montagne. Là, tout au sommet, alors que le ciel semble pouvoir se toucher du bout des doigts, sous une nuit fraîche et un ciel pur, il suffisait de lever la tête et d’appliquer les instructions reçues.
L’air de la montagne est doux ce soir et une brise légère s’enroule autour de moi. Mon sac sur le dos, ce sont ces histoires traditionnelles, comme celle de Patrül Rinpoche, un grand maître dzogchèn tibétain du XIXème siècle, qui présenta à son élève la nature de l’esprit en lui montrant le ciel étoilé, qui me reviennent, alors que j’avance sur un chemin de montagne. Cette nuit, j’ai décidé de bivouaquer. La montée prend un peu plus de temps que prévu. Ralentie par le poids de mon sac, je me demande si cette tente, qui pèse si lourd, était vraiment nécessaire alors que l’idée était de dormir à la belle étoile. La montée tire sur les jambes et alors que l’atmosphère se teinte de rouge, je comprends que je suis en train de rater le coucher du soleil. Je me rattraperai après.
“Cet espace à la réalité si extraordinaire, vivante, lumineuse, sans limite, peut-il être celui de mon propre esprit, le ciel de ma nature primordiale ?”
Mon bivouac est enfin installé et moi aussi. La nuit tombe. Et la première étoile apparait. La tête levée vers le ciel, j’attends le déploiement des constellations que j’ai révisées sur ma carte du ciel avant de venir : Grande Ourse et Petite Ourse, Cassiopée, Lyre et Cygne… Mais la brise souffle de plus en plus fort. Dans le ciel, les nuages noirs s’amoncellent. Il a fait chaud dernièrement et en guise de voûte céleste, ce sont des nuages orageux qui arrivent sans jamais éclater.
Me voici plongée dans le noir, sans visibilité, et je n’ai même pas pensé à vérifier la pile de ma lampe torche qui vient de rendre l’âme. Pas de spectacle cette nuit, mais les sons qui envahissent l’espace. Quelques craquements ici et là. Et la pensée s’emballe. Impossible de dormir car, si les yétis n’existent pas dans nos contrées, rien n’est moins sûr en ce qui concerne les loups-garous. J’étais venue voir le ciel et c’est un tout autre univers, bien habité, qui se révèle. D’autres histoires viennent à moi, celles des pratiques dans les charniers. « Voyons », me dis-je, « Si tu as peur ici, pense à ces maitres qui affrontaient les dakinis féroces au milieu des corps décomposés… »
Le vent forcit de plus en plus. Il s’engouffre dans les arbres et fait s’envoler la tente que j’avais mal fixée, puis il s’arrête d’un coup, brusquement. Quelques hululements de chouette et puis plus rien. Aux aguets, je tends encore l’oreille. Le son du silence emplit l’espace. Il emplit mon corps comme il emplit l’univers tout entier, abolissant toute idée de séparation. Soudain, sous mes yeux, la voûte céleste apparaît magiquement, extraordinaire, vivante, sans limite. Incessant ballet de points lumineux sans origine ni direction.
Combien de temps s’est écoulé avant que l’aube ne se lève et que la pluie ne s’abatte sur moi ? Je n’en ai aucune idée. Je sais juste que je n’ai pas dormi de la nuit, absorbée par la beauté du spectacle qui s’est offert à moi.
Mon sac sur le dos, trempée par la pluie mais le cœur encore bouleversé, je redescends le chemin que j’avais gravi la veille. Devant moi, la silhouette d’un berger, immobile, veille. Passant devant lui, je m’arrête et ne peux m’empêcher de lui demander : « Vous avez vu le ciel cette nuit, le ballet de ces étoiles extraordinaires ? ». « Le ciel est resté couvert par les nuages toute la nuit. » me répond-il avec un sourire amusé, plongeant dans mes yeux son regard profond comme un lac sans fin.
Alors que je poursuis mon chemin, perplexe, une question tourne dans ma tête : si le ciel est resté couvert toute la nuit, alors qu’ai-je contemplé ? Cet espace à la réalité si extraordinaire, vivante, lumineuse, sans limite, peut-il être celui de mon propre esprit, le ciel de ma nature primordiale ?
La pluie cesse d’un coup, comme elle a commencé. Surprise, je lève la tête et mon regard se pose sur le ciel bleu, immense et limpide, qui se dévoile maintenant. Dans le son du silence, tout se suspend à nouveau. Puis une évidence émerge : il faudra retourner là-haut, pour en refaire encore et encore l’expérience, jusqu’à la certitude.
« Au sein de la connaissance primordiale qui est comme le ciel
Nous sommes primordialement vastes comme le ciel,
Atteinte spontanément réalisée ». [1]
[1] Extrait de Star Light. From the Tantra on Awareness that Shines like the Sky – Chapter Five:Teaching the Five Wisdoms – Christopher Wilkinson p 154 ( traduction en français de l’extrait – Dzogchen Today!)
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