Moi, moi, moi (et les autres ?)

Écrit par Damien Brohon

Damien Brohon est un artiste, un enseignant et un auteur. Il étudie et pratique le Bouddhisme et le DzogchÚn depuis 30 ans.


Blog | Et moi dans tout ça ? | Réflexions sur la vie

Dans «Moi, moi, moi (et les autres ?)», Damien nous propose avec le Dzogchen de rencontrer un moi au-delĂ  du moi et un autrui libre de toute idĂ©e d’autrui.

Moi, moi, moi (et les autres ?)

Parlez-moi de moi il n’y a que ça qui m’intĂ©resse. [1]

Il est l’objet de notre attention inquiĂšte : il ne faudrait en effet pas qu’il prenne froid ou soit trop pris par ces idĂ©es noires qui reviennent souvent ces derniers temps
. Ses goĂ»ts (peut-ĂȘtre pour les vraies fraises du terroir) et dĂ©goĂ»ts (pour la version chimique de ce fruit, supposons) n’ont aucun secret pour nous et nous prenons toujours grand soin d’attirer Ă  lui ce qu’il aime comme d’écarter vers les tĂ©nĂšbres extĂ©rieures le moche, l’irritant et le vraiment trop bizarre. Nous prenons ses petites manies avec tout le sĂ©rieux requis – comme si nous Ă©tions le majordome d’une altesse royale. Nous ne cessons de lui prodiguer des soins mĂ©dicaux, physiques, psychologiques, spirituels, le tout peut ĂȘtre synthĂ©tisĂ© dans une approche holistique. Tout ceci se faisant non sans angoisse – car depuis sa naissance (oĂč il a Ă©tĂ© expulsĂ© de la relative tranquillitĂ© amniotique oĂč il se trouvait) il ne cesse d’ĂȘtre menacĂ© par la maladie (du gros rhume au cancer fatal, du mal de dent aux troubles mentaux), la vieillesse (du dĂ©clin propre Ă  tout est ce qui est nĂ© un jour jusqu’aux nombreuses pertes, empĂȘchements, diminutions etc. qui parsĂšment nos existences) et, bien sĂ»r, la perspective finale de sa mort.

De qui parle-t-on ainsi ? De notre enfant chĂ©ri, de notre amoureuse ou de notre animal de compagnie ? C’est possible. Mais ces quelques lignes vous Ă©voquent peut-ĂȘtre aussi un personnage fort Ă©minent dans la vie de chacun : Moi. Notre chouchou bien aimĂ©, notre roudoudou chĂ©ri. Qu’est-ce que le Moi ? Pourquoi occupe-t-il une place si centrale dans notre esprit comme dans notre existence ? Quelle est son origine ?

« En fait, tant que notre point de référence est le moi, le monde entier est jugé, mesuré et organisé à son aune. Ce qui peut donner une impression de claustrophobie. »

À chaque instant, de jour comme de nuit, nous avons le sentiment d’exister. Nous ne sommes pas des paquets de nouilles, des agrafeuses chromĂ©es ou des sacs de plĂątre. Nous ressentons, pensons et rĂȘvons. Nous avons le sens naturel, innĂ©, constant d’ĂȘtre lĂ . Ce sens de prĂ©sence nous vient du fait d’avoir un esprit. En tibĂ©tain, les ĂȘtres sont dits sems can – “possesseurs d’esprit” – et dĂ©finis par cette possession mĂȘme. L’esprit est dĂ©crit par la tradition du DzogchĂšn comme ce qui est « clair et qui connaĂźt ». C’est cette capacitĂ© Ă  connaĂźtre qui donne ce sens de prĂ©sence, cette clartĂ©. Mais comment connaissons-nous ? Je sais que je suis lĂ  et je sais que je ne suis pas rien : nous voyons cette prĂ©sence pure et ouverte comme Ă©tant un Moi. Une identitĂ© qui serait dotĂ©e de permanence (je suis toujours moi-mĂȘme), d’autonomie (j’existe par moi-mĂȘme) et de singularitĂ© (je suis un tout non composĂ©). Chaque expĂ©rience est alors perçue par ce filtre. Est-ce que cette musique que j’entends me plaĂźt ? Est-ce que je trouve ce texte intĂ©ressant ?  Est-ce ce plat de tofu Ă©picĂ© est bon pour moi ? DĂšs lors que nous avons assimilĂ© le sens de prĂ©sence dont il Ă©tait question plus haut Ă  un Moi, nous sommes attirĂ©s par tout ce qui peut confirmer son existence et angoissĂ©s par tout ce qui la remettrait en cause.

dzogchentoday-Moi, moi, moi (et les autres ?) @marevabernard

Quelle place pour autrui dans cette perspective ? Une question que l’on pourra se poser par exemple dans le mĂ©tro, en contemplant la maniĂšre dont chacun s’absorbe dans sa bulle numĂ©rique, c’est-Ă -dire l’univers de son moi algorithmiquement dĂ©fini Ă©clipsant ainsi parfaitement la prĂ©sence de ses compagnons de voyage. Pour le moi, il n’y a d’autrui que par rapport au moi : mon pĂšre, ma voisine, mon ami, ma chanteuse prĂ©fĂ©rĂ©e ou « l’autre con Ă  la tĂ©lé ». Autrement dit, des rĂŽles Ă  jouer dans le théùtre du moi oĂč l’on recherche peut-ĂȘtre plus la confirmation du moi que la rencontre rĂ©elle avec autrui. Lorsque l’on se heurte, se frotte, se mesure, se dispute, se mĂ©lange Ă  autrui, cherche-t-on vraiment Ă  le rencontrer ? Qui visent nos danses, nos caresses, nos coups, nos jeux, nos poignĂ©es de mains ? Autrui ? Ou via autrui, nous-mĂȘmes ? Nous aimons ou dĂ©testons autrui, mais est-ce rĂ©ellement pour en Ă©prouver l’existence – cette altĂ©ritĂ© irrĂ©ductible Ă  nos vues – ou juste pour en confirmer la nĂŽtre ? Bien sĂ»r, la morale – religieuse ou laĂŻque – vient rĂ©guler notre Ă©goĂŻsme, mais le malaise persiste et disputes, divorces ou guerres (ce n’est qu’une question d’échelle) nous rappellent que nous ne parvenons en fait que rarement Ă  percevoir autrui au-delĂ  des projections du moi.

En fait, tant que notre point de rĂ©fĂ©rence est le moi, le monde entier est jugĂ©, mesurĂ© et organisĂ© Ă  son aune. Ce qui peut donner une impression de claustrophobie. Dans le monde du « moi versus autrui », on se sent un peu Ă  l’étroit. Et probablement aussi assez seul
 D’oĂč le malaise que l’on peut parfois ressentir et qui – pour la tradition de la Grande Perfection – est germe de sagesse. En effet, cette pĂ©nible sensation est le signe trĂšs concret que notre vision du rĂ©el rate la profondeur de ce que nous sommes. Le moi est un concept destinĂ© Ă  assurer une prise solide sur notre expĂ©rience de vie, sauf que celle-ci est infiniment plus vaste, dynamique et fluctuante que toutes les reprĂ©sentations que l’on peut en faire. Notre nature est puretĂ© primordiale et luminositĂ© radiante. Au-delĂ  de tout moi. Un texte majeur de la Grande Perfection nous dit ainsi : En premier, pour les ĂȘtres illusionnĂ©s comme l’évidence primordiale n’apparaĂźt pas en tant que base, Ils n’en ont aucune conscience, mĂȘme pas la plus obscure, cette ignorance mĂȘme est la cause de l’illusion, Et ils sombrent dans un Ă©tat de stupeur aveugle, l’esprit hĂ©bĂ©tĂ© et paniquĂ©. De lĂ  naĂźt la saisie opposant soi et autrui. [2] 

dzogchentoday-Moi, moi, moi (et les autres ?) @marevabernard

C’est parce que nous ne voyons pas « l’évidence primordiale » (en tibĂ©tain rigpa), la nature inconditionnĂ©e de notre esprit que nous en venons Ă  imaginer, dans une panique parfaitement inconsciente d’elle-mĂȘme, l’opposition entre soi et autrui pour construire une « rĂ©alitĂ© » Ă  laquelle pouvoir- tant bien que mal – se fier. Cette fiction, Ă  la validitĂ© toute relative, ne peut qu’occulter notre nature vĂ©ritable : « Celui qui voit ce qui n’existe pas, ne voit pas ce qui existe » [3] dit l’Ornement des SĆ«tras du grand vĂ©hicule [4]. C’est par des aperçus, puis un approfondissement croissant de la vision de notre nature vraie, que nous mettons en perspective cette vision de soi et d’autrui : elle n’est qu’une construction trĂšs provisoire et peu assurĂ©e d’elle-mĂȘme. Nous pouvons alors rencontrer ainsi un « moi » au-delĂ  du moi et un « autrui » libre de toute idĂ©e d’autrui. Ainsi, mĂ©diter, contempler ou faire des retraites est-il, contrairement Ă  ce que l’on pourrait croire, le plus sĂ»r moyen de rencontrer vraiment nos amis, nos collĂšgues, notre famille ou les inconnus que la vie nous amĂšne Ă  rencontrer. La rencontre – pour qu’elle ne soit pas illusoire – ne peut se produire rĂ©ellement qu’ avec et dans la Vue du RĂ©el.

 

[1] Titre d’une chanson dont les paroles et la musiques sont de Guy BĂ©art (1980) et interprĂ©tĂ©e par Jeanne Moreau et Guy BĂ©art.    BACK

[2] Dans kun bzang smon lam stobs po che, Le puissant chemin de souhaits du Tout-Excellent, Un terma révélé par Rigdzin Gödem (1337-1408) traduit par le comité de traduction de Dzogchen Today!             BACK

[3] CitĂ© dans Sandy Hinzelin, Tous les ĂȘtres sont des Bouddhas (tib. de bzhin gshegs pa’i snyong po bstan pa zhes bya ba’i bstan bcos), traduction et commentaire du « TraitĂ© qui montre la nature de Bouddha » du TroisiĂšme Karmapa, Vannes, Sully, 2018, p. 68. 

[4] Titre sanskrit : Mahāyāna-SĆ«trālaáčƒkāra.

 

Plus d’articles