Les lignées Terma

Écrit par Grégoire Langouet
Culture et traditions | Dzogchèn Introduction générale
Dans cet article « Les lignées Terma », Grégoire nous invite à découvrir les termas, leur transmission et ceux qui les ont découverts.
Série : Exposition des lignées Terma
Les lignées Terma
Les termas sont ces enseignements “trésors” confiés principalement par Padmasambhava et Yeshé Tsogyal à leurs disciples et futurs héritiers, les tertöns (gter ston), des “découvreurs de trésors”. Ces termas furent révélés au fil des siècles jusqu’aujourd’hui, depuis le XIe s. Ils sont souvent pour nous un étrange phénomène, dont il est parfois difficile de comprendre le fonctionnement. Pour se faire, il faudrait demander aux “découvreurs” eux-mêmes, ou au moins à un maître pleinement réalisé… C’est ce qu’a fait avec brio Tulku Thondup Rinpoché, dans son ouvrage sur les “Trésors cachés du Tibet”, largement influencé par le texte intitulé L’Océan des merveilles (Mtshar rgya mtsho) du IIIe Dodroupchen Rinpoché, Jigmé Tenpé Nyima (1865-1926) et avec les conseils oraux d’autres maîtres éminents comme Dudjom Rinpoché, Dilgo Khyentsé Rinpoché et le IVe Dodroupchen Rinpoché (1927-2022).
Sur les termas, l’essentiel a déjà été indiqué dans un article précédent, qu’il faudra consulter avec grand profit. Nous ne ferons qu’en préciser certains points. Le reste devra être découvert par vous-mêmes, lectrices et lecteurs.
Parallèlement à la lignée orale, kama (bka’ ma), la lignée terma se retrouve principalement dans l’école des anciens (rnying ma pa) mais est aussi présente dans les écoles nouvelles (gsar ma pa) – comme chez certains Dalaï Lama ; on pense par exemple au grand cinquième Dalaï Lama, Ngawang Lobsang Gyatso (1617-1682) – et aussi chez les bön po — certains tertöns appartenant mêmes aux deux écoles. De plus, il ne s’agit pas seulement d’un phénomène spécifique au bouddhisme vajrayāna et au dzogchèn, puisqu’il est, d’une certaine manière, déjà présent dans le mahāyāna. L’exemple le plus connu en est certainement celui de la Prajñāpāramitā en cent mille stances, cachés dans le monde des Nāga [1], et redécouverte par le roi des Nāga, Nāgārjuna. De nombreux grands tantras — textes-supports de pratiques principaux du vajrayāna — ont également été révélés en tant que termas. La plupart concernent des tantras internes et le dzogchèn.
“Ultimement, c’est même toute la réalité qui est l’enseignement, pour qui a les capacités de le percevoir. C’est dans ce cadre que prend place la réalité des termas qui apparaissent pour le bien et selon les besoins des disciples, pour maintenir vivante la continuité de la transmission.”
Parmi les deux types de termas – ceux dits de la terre (sa gter) et ceux dit de l’esprit (dgongs gter); de la “présence éveillée” (dgongs) —, ceux de la terre prennent appui sur un élément matériel, souvent un rouleau de parchemin jaune (shog ser), support qui permet de réveiller ou réactiver les enseignements déjà transmis à l’esprit de sagesse (dgongs) du futur tertön. Dans le cas des termas de l’esprit, nul besoin d’un tel support matériel, même s’il y a toujours des circonstances externes favorables pour la redécouverte, comme un lieu ou une assemblée propices. Les rouleaux jaunes peuvent se trouver dans des roches, des lacs ou des lieux sacrés, et sont parfois sous d’autres formes que des rouleaux. Il existe enfin des types de visions pures (dag snang), advenant lors de l’état de veille ou du sommeil, dans les rêves, qui peuvent être des termas. De multiples combinaisons sont possibles. Les conditions de leur apparition en sont toujours singulières. Chaque découverte semble unique en son genre.
Un élément important du fonctionnement des termas est lié à l’idée selon laquelle le Bouddha Śākyamuni lui-même n’a jamais enseigné sur la base de son intention personnelle. Son “enseignement” se manifeste spontanément en réponse aux besoins spécifiques des disciples – lui “étant” et demeurant dans l’aspect absolu de la réalité (chos nyid). Ainsi, les enseignements qui apparaissent comme oraux de la part d’un être humain ou sous forme de textes ne sont pas en nature différents des termas. Ils apparaissent selon la perception de la réalité des êtres sensibles qui aspirent à découvrir la réalité même par ces enseignements, que ceux-ci soient des textes, des paroles, des arbres, le ciel ou un rayon de lumière – ou quelque autre forme que ce soit. Ultimement, c’est même toute la réalité qui est l’enseignement, pour qui a les capacités de le percevoir. C’est dans ce cadre que prend place la réalité des termas qui apparaissent pour le bien et selon les besoins des disciples, pour maintenir vivante la continuité de la transmission.
Parmi ces découvreurs de termas, il existe cinq “grands” tertöns, et des centaines d’autres teröns majeurs et mineurs, y compris aujourd’hui. Les cinq grands tertöns sont, dans l’ordre chronologique et selon la majorité des listes, Nyangrèl Nyima Özer (1124-1192) — découvreur du Palais couleur de cuivre (Bka’ thang zangs gling ma), la première hagiographie complète de Padmasambhava —, Guru Chöwang (1212-1270), Dorjé Lingpa (1346-1405), Péma Lingpa (1450-1521) et enfin Jamyang Khyentsé Wangpo (1820-1892). La caractéristique souvent invoquée pour reconnaître un tertön majeur, d’un mineur, est soit la découverte d’un cycle complet d’enseignement, soit la présence, parmi ses découvertes, de trois catégories de termas ; certains liés à Padmasambhava lui-même, d’autres à Avalokiteśvara et enfin des enseignements du Dzogchèn, la grande perfection.
Les tertöns se sont ainsi succédés dans toute l’histoire du bouddhisme et du dzogchèn au Tibet à partir de Sangyé Lama (1000-1080) et Drapa Ngönshé (1012-1090) – à qui l’on attribue la découverte des Quatre Tantras, les textes fondateurs de la tradition médicale tibétaine. Outre les cinq tertöns majeurs citons encore Zhangton Tashi Dorjé (XIIe s.), découvreur du Bima Nyingthig, Jomo Menmo (1248-1283), la compagne spirituelle de Guru Chöwang, Rigdzin Gödem (1337-1403), découvreur des Trésors du Nord, ou Karma Lingpa (XIVe siècle), le découvreur du cycle Shitro Gongpa Rangdrol, d’où proviennent les enseignements du Bardo Thödol Chenmo, le “Livre des morts tibétains”.
Pour préciser un peu la manière dont fonctionne la révélation de ces enseignement “trésors”, il existe, en plus des trois types de transmissions “ordinaires” – d’esprit à esprit, symbolique et orale – trois types de transmissions extra-ordinaire des termas : 1. par autorisation prophétique (bka’ babs lung bstan) ; 2. par “mandat spirituel” (gtad rgya) ou force de l’aspiration, et 3. via les ḍākinī et les protecteurs. Dans le premier cas, Padmasambhava “prophétisait” à ses disciples les tertöns qui “reviendraient” à telle ou telle période, et la redécouverte de l’enseignement transmis. Dans le cas principal du mandat spirituel, les enseignements “sont mis en sûreté” dans la nature de l’esprit (sems nyid) du disciple. Enfin, d’autres enseignements furent confiés aux ḍākinī et à divers protecteurs afin de conserver ceux-ci jusqu’à leur redécouvertes dans des circonstances bien spécifiques.
La redécouverte des termas dépend donc de la manière dont les enseignements ont été transmis. L’élément qui fait office de déclencheur pour ré-activer la mémoire de l’enseignement est donc souvent, comme nous l’indiquions, un rouleau de parchemin jaune qui peut contenir trois types de signes; soit en écriture de ḍākinī, soit en écriture tibétaine. On y trouve donc soit de simples signes, quelques lettres ou syllabes qui ne sont même pas des mots (et qui sont “juste visibles” : snang tsam) ; soit des éléments plus conséquents, comme un titre, un résumé, etc. (qui sont “juste une indication” : rten tsam); soit enfin, des textes complets (mthar chags), qui dans ce cas ne doivent pas alors être “déchiffrés” ou décodés, contrairement au deux premiers cas. Car la découverte ne permet pas toujours d’avoir directement accès à des instructions compréhensibles sous forme d’un texte lisible. De nombreuses autres conditions seront encore nécessaires afin que l’enseignement soit bien reçu, mis en pratique et réalisé avant d’être à son tour transmis…
Parfois encore un tertön reçoit, d’une manière plus ou moins extraordinaire, un “guide prophétique” (kha sbyang) qui lui indique alors les termas qu’il va redécouvrir, le lieu où ils se trouvent, le moment adéquat, la compagne spirituelle et les disciples requis pour une telle révélation, etc. Une telle découverte peut d’ailleurs se faire soit de manière privée, seul, avec quelques disciples ou bien de manière tout à fait publique – comme le fit à plusieurs reprises le maître même de Mila Khyentsé Rinpoché, Lobsang Dargyé Gyamtso Rinpoché dit Alags Chörten.
Que ce soit au milieu des lacs ou dans des roches presque impénétrables, des trésors sont encore découverts, de manières plus ou moins fabuleuses… Mais les histoires fascinantes de quelques-unes de ces découvertes, comme celle fameuse du Longchen Nyingthig par Jigmé Lingpa ou d’autres plus récentes de Namkhai Norbu Rinpoché – y compris en rêve – et celles contemporaines d’Adzom Chotrul Paylo Rinpoché, en plus de celles d’Alags Chörten, seront pour un prochain épisode…
[1] Esprits-serpents classés parmi les huit catégories de dieux et de démons, ou parfois considérés comme des animaux ou des demi-dieux. Ils vivent sous la surface de la terre ou dans l’eau, ainsi que dans les arbres ou les rochers, et on leur attribue des pouvoirs magiques (www.rigpawiki.org). RETOUR
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