Les conditions des termas

Écrit par Johanne Bernard
Culture et traditions | Dzogchèn Introduction générale
Dans « les conditions des termas », Johanne nous parle de la réunion de toutes les conditions nécessaires à la découverte, l’application et la transmission des termas.
Série : Exposition des lignées Terma
Les conditions des termas
VIIIe siècle, empire du Tibet. Invité par le roi tibétain Trisong Détsen à aider à diffuser le bouddhisme dans son pays, Padmasambhava, grand maitre indien connu également sous le nom tibétain de Guru Rinpoché, soumet les déités locales opposées à cette implantation et contribue à édifier avec l’abbé Shantarakshita le premier monastère bouddhiste à Samyé. C’est le début du bouddhisme tantrique de la tradition Nyingma au Tibet… Rapidement, les enseignements rayonnent et les disciples affluent. Mais les conditions politiques et religieuses ne sont pas stables. Certains prêtres de la tradition vernaculaire Bön et les chefs conservateurs protestent, les luttes de pouvoir créent un climat délétère. Guru Rinpoché, en quittant le Tibet, prophétise la persécution du bouddhisme dans un futur proche. Afin que les enseignements ne disparaissent pas, que les instructions essentielles ne soient pas altérées et que la bénédiction soit préservée, il cache ses enseignements sous forme de termas dans le but qu’ils soient redécouverts, intacts, par ceux destinés à les transmettre dans le futur, les Tertöns…
Accompagné par ses principaux disciples qui aident à la retranscription des enseignements, Padmasambhava et sa compagne mystique tibétaine Yéshé Tsogyäl, réputée pour sa mémoire infaillible, œuvrent sans relâche : à travers le Tibet, le Népal, le Bhoutan, et les régions himalayennes de l’Inde, ils cachent textes, substances sacrées, objets rituels et statues, dans les murs des monastères, la roche des montagnes, l’eau des lacs et même le ciel*.* Dans l’esprit de sagesse des disciples, Guru Rinpoché « plante » les enseignements sous forme de graines spirituelles qui écloront dans le futur. Une mission extraordinaire, pour le bien des êtres, que Yéshé Tsogyäl poursuit seule, et ce pendant près de cent ans nous dit la tradition, une fois Guru Rinpoché parti pour Chamaradvipa, le royaume des rakshasas.
Combien de termas, ces « trésors spirituels », ont-ils été ainsi dissimulés ? Sûrement une quantité aussi innombrable que les rayons de compassion de Guru Rinpoché et Yéshé Tsogyäl… Combien parviendront aux êtres auxquels ils sont destinés ? La réponse dépend de la réunion de toutes les conditions nécessaires à leur découverte, à leur application et à leur transmission, conditions inhérentes à chaque terma et précisées dans des guides prophétiques parfois dissimulés en même temps que ces trésors.
“Réunir toutes les conditions des termas semble donc aussi rare que de trouver « une étoile céleste émergeant de la terre » ou « un joyau précieux émergeant du ciel ». Pourtant, par la force des souhaits et la bénédiction de la lignée, des termas sont parvenus jusqu’à nous à travers les siècles.””
Dans ces guides prophétiques, véritables « feuilles de route » pour le tertön ou la tertönma auquel le terma est destiné, tout est noté de manière et dans un ordre très précis : le moment adéquat de la découverte, le lieu lié au terma, la présence d’une compagne ou d’un compagnon mystique, les disciples à qui le terma est destiné et si des pratiques préparatoires sont à faire…
Le moment adéquat, tout d’abord, correspond à la période particulière du futur où l’enseignement caché est destiné à être transmis et le terma exhumé. Ce peut être une année et même un mois particulier dans cette année…Trop tôt ou trop tard, non seulement le « coffret » contenant le terma ne s’ouvre pas mais, telle une graine sortie de terre avant son mûrissement, le terma est perdu ou réattribué à un autre tertön s’il y a la possibilité.
Le lieu lié au terma, ensuite. C’est à la fois le lieu où est caché le terma, protégé par les déités protectrices auxquelles Guru Rinpoché et Yéshé Tsogyäl en ont confié la garde, mais aussi le lieu où il est destiné à être diffusé. Il peut s’agir d’une vallée cachée par exemple, et dans ce cas, les conditions de découverte seront liées à celles permettant l’entrée dans cette vallée. Il peut s’agir d’un endroit où le terma a été placé pour augmenter la force vitale du lieu et le découvrir nécessitera des pratiques spécifiques, ou bien le terma peut être destiné à être diffusé de manière plus large. Indiqué parfois dans les guides prophétiques, le lieu peut aussi apparaître au tertön par des visions ou par des signes dans les rêves, à l’instar d’une graine qui éclot dans son esprit de sagesse. Une fois le lieu révélé au tertön, encore faut-il que ce dernier puisse ensuite avoir les conditions de s’y rendre…
La présence de la khandroma ou du khandro (tib. mkha’ ‘gro ma, mkha’ ‘gro ; **skt. ḍākiṇī, ḍāka) est la troisième condition, et la plus essentielle dans le processus de découverte du terma, comme l’a été la présence de Yéshé Tsogyäl au moment de sa dissimulation. Elle est essentielle parce que, d’une part, elle résulte des souhaits de Guru Rinpoché et de Yéshé Tsogyäl et, d’autre part, parce qu’elle est inhérente à la procédure même du terma. Si le terma jaillit dans l’esprit du maître, c’est la dakini, qui cache le terma, qui en porte le sens. Par la force des souhaits passés, la dakini ou le daka se manifeste à nouveau comme support d’activité du tertön, et permet à celui-ci, par sa simple présence, de comprendre le sens du terma lors de sa découverte.
La khandroma ou le khandro, littéralement « celle ou celui qui se déplace dans le ciel » – l’espace physique – est donc, pour le tertön, l’être d’éveil qui permet l’activité du terma, c’est à dire la possibilité de sa redécouverte, de son déploiement jusqu’à sa réalisation par les êtres auxquels il est destiné.
Il arrive que le khandro ou la khandroma associée au terma ne puisse se déplacer et, dans ce cas, juste un support le représentant, comme une mèche de ses cheveux ou un bout de vêtement, peut suffire. L’importance de la présence d’un support « tangible » d’activité est une condition intrinsèque à la nature même du terma, destiné aux êtres humains, et dont l’activité éveillée se déploie via les cinq portes des sens, au niveau du nirmanakaya, l’aspect de la réalité tangible.
La présence conjointe du tertön et de la khandroma est indispensable dans le processus des termas, comme l’est l’union de la sagesse et des moyens habiles dans la réalisation de la nature de l’esprit, dont ils ne sont en réalité que le reflet. Comme l’écrit Yéshé Tsogyäl dans sa biographie [1] : « Nous, maître et dakini, partenaires mystiques, animés d’une même intention, servons les êtres à l’aide des moyens habiles et de la connaissance primordiale parfaite… (…) Ultimement, Péma Jungné et Yéshé Tsogyäl sommes identiques à Kuntuzangpo et Kuntuzangmo (Kunzang yab yum)[2]: nos Corps, Parole, Esprit, Activité et Qualités sont intrinsèques à l’espace de la manifestation des phénomènes. »
Enfin, la dernière condition concerne les disciples. Celles et ceux à qui est destinée la transmission du terma. Cela peut être l’ensemble d’une communauté, ou bien il peut s’agir d’un petit groupe de disciples, ou même d’un seul disciple dans le cas, par exemple, d’une pilule médicinale. Les destinataires concernés doivent être suffisamment mûrs pour recevoir l’enseignement et le comprendre, et se trouver eux-mêmes dans une situation propice à la mise en pratique et à la réalisation du terma.
Parfois des pratiques préparatoires sont nécessaires pour favoriser les conditions. De l’aide peut aussi être demandée à un autre tertön, comme cela a été le cas de Chokgyur Lingpa, au XIXème siècle, qui a sollicité le soutien de Jamyang Khyentsé Wangpo, l’un des cinq rois tertöns, pour décoder certains textes. Pourtant, parfois cela ne suffit pas. Alors, si le terma a été découvert mais que les conditions de son application et de sa transmission ne sont pas présentes, le tertön devra redissimuler le terma et mettre en place les conditions afin qu’il puisse être redécouvert plus tard, en tant que « trésor révélé deux fois ».
Les conditions des termas de la terre sont multiples et dépendantes des circonstances extérieures. Moment adéquat, lieu, présence du ou de la khandroma, disciples… Si une de ces conditions manque, le terma ne peut être découvert. Puis, même si toutes les conditions sont réunies, le tertön doit parvenir à en déchiffrer l’écriture symbolique et codée quand s’il s’agit d’un texte, le mettre en pratique pour en réaliser le potentiel spirituel, le faire authentifier auprès d’un autre tertön, souvent un grand bodhisattva, avant de pouvoir le transmettre… Do Khyentsé Yéshé Dorjé, un grand maitre dzogchèn du XIXeme siècle, disait dans son autobiographie, que comme il était très difficile d’avoir toutes les conditions pour les termas de la terre, les « meilleurs » termas étaient ceux de l’esprit, moins vulnérables aux obstacles, où le sens et le texte apparaissent en même temps… Encore faut-il que la graine spirituelle placée dans l’esprit du futur tertön puisse éclore et les enseignements s’élever dans la nature de son esprit…
Réunir toutes les conditions des termas semble donc aussi rare que de trouver « une étoile céleste émergeant de la terre » ou « un joyau précieux émergeant du ciel ». Pourtant, par la force des souhaits et la bénédiction de la lignée, des termas sont parvenus jusqu’à nous à travers les siècles. Nous réalisons alors que ces enseignements qui nous ont été transmis, ces textes que nous tenons entre nos mains et que nous mettons en pratique, sont de véritables trésors, dont l’éclat est celui de la clarté luminosité, dont l’écrin est l’esprit du maitre en union avec celui du disciple et dont l’essence est celle, ultime, de l’esprit pur et parfait, celui du cœur. Alors, avec une gratitude infinie, nous formulons à nouveau le souhait que les termas, ces trésors spirituels, continuent à être découverts pour le bien des générations futures et celui de tous les êtres.
[1] Extrait de Sky Dancer. The Secret Life and Songs of the Lady Yeshe Tsogyel, Keith Dowman, ed Snow Lion – pp. 122-124.RETOUR
[2] Samantabhadra et Samantabhadri en union. RETOUR
Bibliographie
Keith Dowman, Sky Dancer. The Secret Life and Songs of the Lady Yeshe Tsogyel, Snow Lion Editions
Dilgo Khyentse Rinpoche, The Life and Times of Jamyang Khyentse Chökyi Lodrö, Shambhala Publications
Jamgön Kongtrül Lodrö Thayé, translated by Yeshe Gyamtso, The Hundred Tertöns, Kathmandu Publications
Tulku Thondup Rinpoché, Les trésors cachés du Tibet, ed. Guy Trédaniel.
Plus d’articles
Le Tertön
Dans « Le Tertön », Nils évoque les processus suivis par les tertön pour redécouvrir les trésors que Padmasambhava leur a confiés.
L’histoire des premiers maîtres : Sri Simha
Nous continuons l'histoire des premiers maîtres du Dzogchèn avec Śrī Siṃha, qui structura la troisième série du dzogchèn en quatre cycles.
Les spécificités des termas
Dans «Les spécificités des termas», Mila Khyentse explore les principales caractéristiques des enseignements trésors du Dzogchèn, les termas.



