KO dehors, OK dedans ?

Ăcrit par Damien Brohon
Blog | Esprit et DzogchÚn | Réflexions sur la vie
Dans « KO dehors, OK dedans ? », Damien nous parle de la maniÚre dont les conditions externes chaotiques sont des occasions de libération.
Série : Les conditions difficiles dans le DzogchÚn
KO dehors, OK dedans ?
« Une vie non examinĂ©e ne vaut pas la peine dâĂȘtre vĂ©cue » disait Socrate. Je vous rassure tout de suite il ne sâagit pas lĂ du dĂ©but dâune dissertation de philosophie – mĂȘme si câest de saison (en France) ! Par contre, lâon peut dire quâune vie non examinĂ©e a de fortes chances de paraĂźtre lâalpha et lâomĂ©ga de notre rĂ©alitĂ©. Notre origine (avant la naissance) comme notre destination (aprĂšs la mort) sont des mystĂšres. Autant ne pas sâen prĂ©occuper. On nâen sait rien. Il nây a rien Ă en savoir. Ce nâest rien. Ce qui existe par contre câest cette vie. Elle prĂ©sente un ordre et des rĂ©gularitĂ©s prĂ©visibles. Le jeudi câest choucroute, le voisin est sympathique mĂȘme sâil met sa radio un peu trop fort, et la pression fiscale sur les classes moyennes est dĂ©cidĂ©ment trop forte, non ? Ainsi je sais exactement qui je suis. Je peux me rĂȘver identique Ă moi-mĂȘme dâinstant en instant car je mâinscris dans un cosmos. Ce terme grec signifie un univers en bon ordre, bien arrangĂ© et cohĂ©rent.Â
 âĂ chacun de ces moments de transition ce qui Ă©tait construit et semblait la plus rĂ©elles des choses se dĂ©fait naturellement. Ă ce moment, notre nature vide et lumineuse rayonne et peut ĂȘtre reconnue.â
Croire dur comme fer en sa soliditĂ© est un excellent moyen de tenir Ă distance la vue du DzogchĂšn. Ă conseiller chaleureusement Ă qui voudrait sâen prĂ©munir ! Câest le meilleur moyen de perpĂ©tuer notre adhĂ©sion Ă notre vision karmique, câest-Ă -dire la maniĂšre dont nos tendances habituelles modĂšlent notre ârĂ©alitĂ©â. Pour celles et ceux qui considĂšrent celle-ci comme une prison, il y a des opportunitĂ©s de sâen libĂ©rer. Elles prennent lâaspect dĂ©routant dâun chaos. Ce terme dĂ©signe dans les cosmogonies traditionnelles ce qui existe avant ou aprĂšs un cosmos. On pourrait le traduire par âfailleâ ou âbĂ©anceâ. Lâordre a disparu et lâouverture est donc sans limite. Ce chaos peut prendre mille formes dans nos vies pour les rĂ©veiller. Tout allait bien. Mais lĂ âŠ. Plus rien ne marche comme prĂ©vu, comme voulu, comme ça devrait.
Le train nâarrive pas. On ne se comprend plus. On ne sâentend plus. On va se quitter. Une panne dâĂ©lectricitĂ© paralyse cette partie du pays. Je ne sais plus quoi faire avec la disparition de ma voiture que je suis sĂ»r dâavoir garĂ©e lĂ . Les amis qui devaient mâaider ont disparu dans une nuit sans Ă©toile. Un singe mâa volĂ© mon passeport et – aprĂšs lâavoir Ă moitiĂ© dĂ©vorĂ© – sâen sert pour sâessuyer lâarriĂšre-train. Les frontiĂšres sont fermĂ©es suite Ă un accident nuclĂ©aire. Les extra-terrestres arrivent et ils ne correspondent pas du tout Ă leur description par le new-age (ou alors leur façon de propager une nouvelle conscience cosmique est vraiment beaucoup trop agressive). On pourrait multiplier la liste des scĂ©narios catastrophes auxquels nous sommes confrontĂ©s. Ils ont en commun la rupture. Nos habitudes sont fracturĂ©es. Nos anticipations sont dĂ©menties. Le chaos nous laisse KO.
Pour le DzogchĂšn câest une bonne nouvelle ! Il y a en effet dans ces conditions externes difficiles, une possibilitĂ© de libĂ©ration. Pour cette tradition, la vie et la mort (les vies et les morts) sont vues comme la succession de six Ă©tats intermĂ©diaires (tib. bar do). Nous avons parlĂ© jusquâici de lâĂ©tat intermĂ©diaire de la naissance Ă la mort (tib. skye shiâi bar do). Celui-ci est traversĂ© par deux autres bardos celui du rĂȘve (tib. rmi lam bar do) et celui de la mĂ©ditation (tib. gsam gtan bar do). Il est suivi de lâĂ©tat intermĂ©diaire du moment de la mort (tib. âchi khaâi bar do) lequel est suivi de lâĂ©tat intermĂ©diaire de la RĂ©alitĂ© des phĂ©nomĂšnes (tib. chos nyid bar do) puis de lâĂ©tat intermĂ©diaire du lieu de naissance (tib. rang bzhin skye gnas bar do) et câest reparti pour une nouvelle vie.
Ă chacun de ces moments de transition, ce qui Ă©tait construit et semblait la plus rĂ©elle des choses se dĂ©fait naturellement. Ă ce moment, notre nature vide et lumineuse rayonne et peut ĂȘtre reconnue. On peut en avoir une vision directe. Par exemple en Ă©tant conscient lorsque nous entrons et sortons de lâespace des rĂȘves (si nous sommes assez lucides pour cela). Câest aussi le point central de la mĂ©ditation : ne plus rĂ©ifier les apparences de cette vie mais reconnaĂźtre leur nature. Les petits et grands chaos de notre existence, quâils nous laissent KO ou non, peuvent aussi offrir des percĂ©es dans nos constructions mentales habituelles. Cela peut ĂȘtre inconfortable voire douloureux, mais lors de ces moments-lĂ la soliditĂ© de nos saisies habituelles est suspendue. Ce Ă quoi on se cramponne habituellement â notre tasse favorite (cassĂ©e), notre conjoint (divorcĂ©) ou notre environnement familier (dĂ©truit) â se dĂ©robe Ă nous et la vĂ©ritable nature de notre esprit peut ĂȘtre reconnue plus clairement. Si on sâest entraĂźnĂ© Ă cela.
Le tantra du filet d’illusion (skt. Guhyagarbha tantra, tib. rgyud gsang ba’i snying po) dĂ©clare ainsi : « En un seul instant sĂ©parĂ©s (tib. skad cig gcig gis bye brag phye ) ; en un seul instant parfaits Ă©veillĂ©s (tib. skad cig gcig gis rdzogs sangs rgyas ) »[1]. Soit lâon ne voit dans le chaos/bardo quâune menace terrible pour nos identifications et alors nos tendances habituelles se perpĂ©tuent. On est alors comme sĂ©parĂ© de notre nature. Ou bien il y a reconnaissance de la clartĂ© luminositĂ© grĂące Ă la stabilisation de la Vue, de la MĂ©ditation et de lâIntĂ©gration. La libĂ©ration advient. Alors on peut dire quâon est KO dehors (secouĂ© par les conditions externes) mais OK dedans (cette intĂ©rioritĂ© Ă©tant celle de la reconnaissance spontanĂ©e de la nature).
Pas de plus grande contribution au bien commun que de pouvoir ĂȘtre ainsi un lien vivant avec cette nature insondable, immaculĂ©e et radiante. Elle est lâhĂ©ritage naturel de tous les ĂȘtres animĂ©s. Si on la rĂ©alise, on offre lâoccasion de sây relier Ă chaque personne ou animal que lâon rencontre. Les grands maĂźtres de la lignĂ©e du DzogchĂšn rayonnent naturellement cette rĂ©alisation et font de son partage le coeur mĂȘme de leur vie. Telle est la motivation Ă la base de ce chemin.
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