Déterminer le soi par le travail

Écrit par Damien Brohon
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Dans «Déterminer le soi par le travail» Damien explore le passage de l’identification au soi par le travail à l’activité éveillée.
Series: Travail et Dzogchèn
Déterminer le soi par le travail
Bon… En plein mois d’octobre les vacances d’été sont un lointain souvenir et je suis de nouveau bien pris par mon travail. Il y a une réunion dans une heure et d’ici là je dois répondre à tous ces courriels… Je ressens comme une saturation… Et si je faisais une pause? Une pause de réflexion sur tout ce qui est en jeu dans cette situation. Les courriels attendront. Je pourrais me poser la question suivante : est-ce que j’ai un travail ou est-ce que je suis mon travail ? Bien sûr comme je suis un esprit libre et indépendant des déterminismes sociaux, je vais répondre que j’ai un travail et qu’il ne me définit pas du tout ! Et pourtant… ma profession occupe une part importante de mon temps… durant lequel je dois bien être qui je suis censé être. Si je suis un garçon de café parisien, une réceptionniste d’un hôtel ou l’ambassadeur de Syldavie en Bordurie je dois bien avoir le comportement attendu. Les autres attendent cela de moi il faut donc bien que je joue le jeu. Je dois me conformer à ces attentes. Il me faut personnifier l’empressement du garçon de café, l’amabilité de la réceptionniste et la sagacité courtoise de l’ambassadeur. Cela devient vite une manière de se définir. J’intériorise ces attitudes. Lorsque je rencontre une personne inconnue je vais lui dire qui je suis supposé être en disant ce que je fais : « Que faites vous dans la vie ? » « Je suis équarrisseur » ou bien « Bonjour, je m’appelle Marie-Sultane et je suis dans l’import-export ». On prolonge ainsi bien souvent cette identification au-delà du temps de travail. Certains professeurs – par exemple – aiment transformer un simple petit-déjeuner en conférence sur leur sujet de prédilection. Le groupe des convives – transformé en auditoire – apprendra ainsi beaucoup sur la géopolitique (par exemple).
“Si nous n’y projetons pas la fiction d’un moi qui fait ceci et cela pour être ceci et cela alors il devient possible de reconnaître cette nature dans nos activités professionnelles.”
En effet, toute activité orientée vers cette idée d’un « moi » laisse des traces dans notre continuum psychique. C’est ce que l’on appelle le karma en sanskrit (tib. las). Ce terme – de manière significative – peut se traduire par « travail ». En croyant être telle ou telle fonction sociale on reproduit sans cesse le même schéma. Même si l’on fait un « bullshit-job » ou que l’on n’a pas d’emploi du tout, il y a une forme d’identification malheureuse et frustrée à cette situation. Bref, qu’on le souhaite ou non, on finit souvent par croire être ce qu’on fait, même quand on n’y croit pas vraiment ou quoi ne veut pas y croire. C’est ainsi qu’on détermine ce qu’est le moi ou le soi par le travail. Mais au fond… sommes-nous vraiment notre profession ? Est-ce que nous sommes illustratrice, ingénieur ou fermière en vacances? Lors du sommeil profond ? En toutes circonstances ? Sommes-nous cela depuis toujours et pour toujours ? Avant de naître et après être mort ? Ce rôle – même si l’on y est très attaché – n’est qu’un rôle transitoire. Il n’offre pas l’identité stable et sûre que nous recherchons. Il n’est pas le « moi » solide auquel nous souhaitons nous identifier. Cette détermination du « moi » par le travail est illusoire. D’ailleurs, le “ moi “ est une création mentale en constante redéfinition, toujours incertaine et éphémère.
Constater cela ne fait pourtant pas disparaître l’action, le travail et l’activité. Nous sommes sans cesse en mouvement. Ce mouvement est l’expression même de la nature vide et lumineuse de la réalité pour le Dzogchèn. Si nous n’y projetons pas la fiction d’un moi qui fait ceci et cela pour être ceci et cela, alors il devint possible de reconnaître cette nature dans nos activités professionnelles. Réparer un évier ou monter un projet de convention financière, c’est trouver l’expression de la nature éveillée sous forme de tuyaux ou de feuilles de calcul. Cette proposition peut sembler paradoxale. Pourtant elle a été incarnée par des générations de pratiquants et pratiquantes de cette tradition. Simples paysans ou graveurs de mani, ils pratiquaient l’art subtil et profond de reconnaître chaque mouvement en et hors de soi, chaque geste et chaque parole, comme l’expression la plus directe de l’évidence primordiale (tib. rigpa). Comment réaliser ceci ? Par un retournement radical : passer de l’obsession du « moi » comme boussole à une existence orientée vers l’éveil parfait pour le bien d’autrui. Il s’agit aussi de quitter la distraction comme mode de vie pour développer l’attention vigilante vers les mouvements et la nature de l’esprit. Bref, ce qui est offert ici est de transformer le rapport ordinaire au travail en activité éveillée.
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